Gylfaginning, 42

42. Æsir rufu eiða sína á borgarsmiðnum.

Þá mælti Gangleri: « Hverr á þann hest, Sleipni, eða hvat er frá honum at segja? »
Hárr segir: « Eigi kanntu deili á Sleipni, ok eigi veiztu atburði, af hverju hann kom, en þat mun þér þykkja frásagnar vert. Þat var snimma í öndverða byggð goðanna, þá er goðin höfðu sett Miðgarð ok gert Valhöll, þá kom þar smiðr nökkurr ok bauð at gera þeim borg á þrim misserum svá góða, at trú ok örugg væri fyrir bergrisum ok hrímþursum, þótt þeir kæmi inn um Miðgarð, en hann mælti sér þat til kaups, at hann skyldi eignast Freyju, ok hafa vildi hann sól ok mána. Þá gengu æsirnir á tal ok réðu ráðum sínum, ok var þat kaup gert við smiðinn, at hann skyldi eignast þat, er hann mælti til, ef hann fengi gert borgina á einum vetri, en inn fyrsta sumarsdag, ef nökkurr hlutr væri ógerr at borginni, þá skyldi hann af kaupinu. Skyldi hann af engum manni lið þiggja til verksins. Ok er þeir sögðu honum þessa kosti, þá beiddist hann, at þeir skyldu lofa, at hann hefði lið af hesti sínum, er Svaðilfari hét, en því réð Loki, er þat var til lagt við hann. Hann tók til inn fyrsta vetrardag at gera borgina, en of nætr dró hann til grjót á hestinum. En þat þótti ásunum mikit undr, hversu stór björg sá hestr dró, ok hálfu meira þrekvirki gerði hestrinn en smiðrinn. En at kaupi þeira váru sterk vitni ok mörg særi, fyrir því at jötnum þótti ekki tryggt at vera með ásum griðalaust, ef Þórr kæmi heim, en þá var hann farinn í austrveg at berja tröll. En er á leið vetrinn, þá sóttist mjök borgargerðin, ok var hon svá há ok sterk, at eigi mátti á þat leita.
En þá er þrír dagar váru til sumars, þá var komit mjök at borghliði. Þá settust goðin á dómstóla sína ok leituðu ráða ok spurði hverr annan, hverr því hefði ráðit at gifta Freyju í Jötunheima eða spilla loftinu ok himninum svá, at taka þaðan sól ok tungl ok gefa jötnum. En þat kom ásamt með öllum, at þessu myndi ráðit hafa sá, er flestu illu ræðr, Loki Laufeyjarson, ok kváðu hann verðan ills dauða, ef eigi hitti hann ráð til, at smiðrinn væri af kaupinu, ok veittu Loka atgöngu. En er hann varð hræddr, þá svarði hann eiða, at hann skyldi svá til haga, at smiðrinn væri af kaupinu, hvat sem hann kostaði til.
Ok it sama kveld, er smiðrinn ók út eftir grjótinu með hestinn Svaðilfara, þá hljóp ór skógi nökkurum merr ok at hestinum ok hrein við. En er hestrinn kenndi, hvat hrossi þetta var, þá æddist hann ok sleit sundr reipin ok hljóp til merarinnar, en hon undan til skógar ok smiðrinn eftir ok vill taka hestinn, en þessi hross hlaupa alla nótt, ok dvelst smíðin þá nótt, ok eftir um daginn varð ekki svá smíðat sem fyrr hafði orðit. Ok þá er smiðrinn sér, at eigi mun lokit verða verkinu, þá færist smiðrinn í jötunmóð. En er æsirnir sá þat til víss, at þar var bergrisi kominn, þá varð eigi þyrmt eiðunum, ok kölluðu þeir á Þór, ok jafnskjótt kom hann, ok því næst fór á loft hamarinn Mjöllnir. Galt hann þá smíðarkaupit ok eigi sól eða tungl, heldr synjaði hann honum at byggva í Jötunheimum ok laust þat it fyrsta högg, er haussinn brotnaði í smán mola, ok sendi hann niðr undir Niflheim.
En Loki hafði þá ferð haft til Svaðilfara, at nökkuru síðar bar hann fyl. Þat var grátt ok hafði átta fætr, ok er sá hestr beztr með goðum ok mönnum. Svá segir í Völuspá:

52.
Þá gengu regin öll
á rökstóla
ginnheilög goð,
ok um þat gættusk,
hverr hefði loft allt
lævi blandit
eða ætt jötuns
Óðs mey gefna.

53.
Á gengusk eiðar,
orð ok særi,
mál öll meginlig,
er á meðal fóru;
Þórr einn þar vá
þrunginn móði,
hann sjaldan sitr,
er hann slíkt of fregn. »


42. Les Æsir ont rompu leurs serments auprès du bâtisseur de la forteresse.

Alors Gangleri demanda : « Qui possède ce cheval, Sleipnir, ou que peut-on dire à son sujet ? »
Hárr répondit : « Tu ne connais pas les détails de Sleipnir et tu ne sais pas comment il est arrivé, mais tu trouveras cela digne d’histoire. C’était au début de l’établissement des dieux, quand les dieux avaient établi Midgard et construit la Valhöll, un certain forgeron vint à eux et offrit de construire une forteresse en trois saisons, si forte et sûre contre les bergrisum et les hrímþursum, même s’ils pénétraient dans Midgard. En échange, il demanda à épouser Freyja, et il voulait aussi le soleil et la lune. Les Ases se réunirent pour discuter et décidèrent d’accepter l’offre du forgeron, à condition qu’il accomplisse la tâche en un seul hiver. Mais si le premier jour de l’été quelque chose n’était pas terminé, il perdrait son paiement.
Il ne devait recevoir l’aide d’aucun homme pour le travail. Et quand ils lui ont proposé ces conditions, il a demandé qu’ils lui permettent d’avoir l’aide de son cheval, Svaðilfari, ce que Loki a arrangé pour lui. Il a commencé à construire la forteresse le premier jour de l’hiver, et pendant la nuit, il traînait des rochers avec son cheval. Cela semblait merveilleux aux dieux à quel point de grands rochers le cheval pouvait traîner, et le cheval accomplissait beaucoup plus de travail que le constructeur. Mais ils avaient conclu un marché solide, avec de nombreux témoignages et de nombreux serments, car les géants ne croyaient pas qu’il était sûr de rester sans défense parmi les dieux si Thor revenait, mais Thor était parti vers l’est pour combattre des trolls. Mais à mesure que l’hiver avançait, la construction de la forteresse progressait bien, et elle était si haute et forte qu’il était impossible de la critiquer.
Et quand il ne resta plus que trois jours avant l’été, il était tout près d’achever les portes de la forteresse. Alors les dieux se sont assis sur leurs trônes de jugement et ont cherché des conseils, se demandant les uns aux autres qui avait décidé de marier Freyja au Jötunheim ou de gâcher l’air et le ciel en prenant le soleil et la lune pour les donner aux jötuns. Mais ils se sont tous accordés sur le fait que celui qui était responsable de la plupart de ces maux était Loki, fils de Laufey, et ils ont déclaré qu’il méritait une mort terrible si lui-même ne trouvait pas un moyen de faire échouer l’accord avec le forgeron, en lui donnant le droit de trouver une solution. Effrayé, Loki a juré qu’il ferait en sorte que le forgeron perde son salaire, quel qu’en soit le coût.
Et ce même soir, lorsque le forgeron sortit chercher des pierres avec son cheval Svaðilfari, une certaine jument courut hors de la forêt vers le cheval et hennit. Quand le cheval comprit de quel type de cheval il en était, il devint fou et brisa ses liens, puis courut vers la jument, qui s’échappa dans la forêt, et le forgeron la suivit, essayant de rattraper son cheval. Ces chevaux coururent toute la nuit, ce qui retarda le travail cette nuit-là, et le jour suivant, le travail n’avança pas autant qu’auparavant. Et quand le forgeron vit que le travail ne serait pas terminé, il entra dans une rage de jötun. Quand les Ases furent sûrs qu’un bergrisi était parmi eux, ils ne respectèrent plus les serments et appelèrent Thor. Aussitôt venu, le marteau Mjöllnir fut brandi. Il régla le salaire du forgeron non pas avec le soleil ou la lune, mais en lui refusant le droit de vivre parmi le Jötunheim, et le premier coup brisa son crâne en petits morceaux, l’envoyant ainsi sous Niflheim.
Et Loki avait eu une telle interaction avec Svaðilfari que peu après, il donna naissance à un poulain. Celui-ci était gris et avait huit pattes, et ce cheval est le meilleur parmi les dieux et les hommes. Comme il est dit dans la Völuspá :

52.
Alors tous les dieux
se rendirent sur les sièges du jugement,
les dieux très saints,
tinrent conseil,
qui avait corrompu tout l’air
avec de la tromperie
et à la famille des géants
la jeune épouse d’Óðr, offert.

53.
Les serments furent échangés,
les paroles et les promesses,
tous les pactes puissants
étaient scellés entre eux ;
Seul Þór combattait,
poussé à l’extrême,
il s’assoit rarement
quand il entend de telles nouvelles. »


Chapitre 42.

Gangleri demanda alors : « Qui possède le cheval Sleipnir? Et qu’y a-t-il à dire à son sujet? »
Le Très-Haut répondit : « Tu ne sais donc rien de Sleipnir, et tu ignores les circonstances de son origine! Cela va te paraître digne d’être conté.
Il arriva jadis, au début de l’établissement des dieux, lorsque qu’ils eurent fondé Midgard et fait la Valhalle, qu’un maître ouvrier se présenta et offrit de leur construire en trois semestres un fort capable de leur donner toute sûreté contre les géants des montagnes et les géants du givre, même au cas où ceux-ci pénétreraient jusqu’à l’intérieur de Midgard. Mais il stipula qu’il obtiendrait comme salaire Freyja et qu’il voulait également avoir le soleil et la lune. Alors les Ases s’assemblèrent et délibérèrent, et le marché suivant fut conclu avec le maître ouvrier: il obtiendrait ce qu’il réclamait s’il réussissait à construire le fort en un seul hiver; mais, si au premier jour de l’été quelque partie du fort était inachevée, il ne toucherait pas le salaire; en outre, il ne devait recevoir d’aide d’aucun homme pour accomplir cet ouvrage. Quand ils formulèrent ces conditions, il demanda qu’on lui permît de recevoir l’aide de son cheval, qui s’appelait Svadilfœri. Loki fut cause qu’on lui accorda cela.
Alors, au premier jour de l’hiver, il se mit à construire le fort, et, pendant la nuit, il apportait des pierres avec son cheval. Les Ases trouvèrent prodigieux que ce cheval tirât de si gros rochers, l’exploit accompli par le cheval étant deux fois plus grand que celui du maître ouvrier. Mais leur marché avait été conclu en produisant de solides témoignages et en prêtant de nombreux serments: les géants estimaient en effet qu’ils ne seraient pas en sécurité s’ils se trouvaient sans sauf-conduit chez les Ases au retour de Thor, qui, pour lors, était allé à l’est tuer des trolls.
Quand l’hiver tira sa fin, la construction était très avancée, et le fort était si haut et si solide qu’il était imprenable. Trois jours avant l’été, il ne restait pratiquement plus que la porte du fort à construire. Alors les dieux s’assirent sur leurs chaires de juges et cherchèrent conseil, l’un demandant à l’autre qui était responsable décision de marier Freyia aux lotunheimar et de gâter l’air et le ciel en y enlevant le soleil et la lune pour les livrer aux géants. Ils tombèrent tous d’accord que celui qui avait donné ce conseil devait être celui qui est cause de la plupart des maux, savoir Loki, fils de Laufey. Ils lui dirent qu’il méritait mal mort s’il ne trouvait pas un moyen pour que le maître ouvrier ne remplît pas son contrat, et ils se jetèrent sur lui. Il prit peur et prêta alors serment qu’il ferait en sorte que le maître ouvrier ne remplît pas son contrat, quoi qu’il pût lui en coûter.
Et, le même soir, quand le maître ouvrier s’en alla pour chercher des pierres avec son cheval Svadilfœri, voici que, d’une forêt, une jument accourant vers le cheval en poussant des hennissements de rut. Quand l’étalon sentit à quelle sorte de cheval il avait affaire, il devint furieux, déchira la longe et courut vers la jument. Mais celle-ci s’enfuit en direction de la forêt, et le maître ouvrier courut derrière son cheval pour le reprendre. Mais les deux chevaux galopèrent toute la nuit, aussi le travail prit-il du retard cette nuit-là. Le lendemain, la construction ne put avancer comme elle le faisait jusqu’alors. Quand le maître ouvrier vit que l’ouvrage ne pourrait être achevé, il entra dans une “furie de géant. Alors les Ases, assurés que c’était un géant des montagnes qui était venu, ne respectèrent plus leurs serments, et ils invoquèrent Thor. À l’instant, celui-ci arriva et, aussitôt, son marteau Mjollnir fut brandi en l’air. Il paya alors le salaire du maître ouvrier, mais ce ne fut ni avec le soleil ni avec la lune — bien plutôt il lui refusa d’habiter aux Iotunheimar, car, au premier coup qu’il lui assena, il lui mit le crâne en miettes et l’envoya tout en bas, au-dessous de Niflhell.
Quant à Loki, sa rencontre avec Svadilfœri avait été telle que, quelque temps après, il mit bas un poulain, qui était gris et avait huit jambes : c’est le meilleur des chevaux chez les dieux et chez les hommes. Voici ce qui est dit dans la Voluspa :

Toutes les puissances divines allèrent
Sur les chaires du destin,
Les dieux très saints,
Et là ils examinèrent
Qui avait à l’air entier
Le malheur mélangé,
Et à la race des géants
La jeune femme d’Odr donné.

Rompus furent les serments,
Les paroles, les promesses,
Et tous les pactes solennels
Qui entre eux avaient eu cours.
Thor, seul, combattit là,
Gonflé de fureur –
Rarement il reste assis
Quand il apprend de tels faits. »

Sturluson, Snorri. L’Edda. [Paris]: Gallimard, 1991, p. 73, 74, 75, 76.


bergrisum : « géant des montagnes » ou « troll des rochers »

hrímþursum : « géants du givre »

Svaðilfari : « celui qui travaille dur » ou « le voyageur laborieux »

Laufey : « feuillage » ou « île feuillue »

Niflheim : « royaume du brouillard » ou « royaume de l’obscurité »

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