Skáldskaparmál, 77

77. Eldsheiti.

Hver eru elds heiti? Svá sem hér er:

304.
Eldr brennat sjá sjaldan,
svíðr dyggr jöfurr byggðir,
blása rönn fyr ræsi
reyk, er Magnús kveykvir.

Logi, sem Valgarðr kvað:

305.
Snarla skaut ór sóti,
sveyk of hús ok reykir
stóðu stopðir síðan,
steinóðr logi glóðum.

Bál, sem hér er:

306.
Haki var brenndr á báli,
þar er brimslóðir óðu.

Glæðr, sem Grani kvað:

307.
Glæðr hygg ek Glamma slóðar,
gramr eldi svá, felldu.

Eisa, sem Atli kvað:

308.
Öx rýðsk, eisur vaxa,
allmörg, loga hallir,
hús brenna, gim geisar,
góðmennit fellr blóði.

Hér er ok gim gallat eldrinn. Eimr, sem hér er:

309.
Brunnu allvalds inni,
eldr, hygg ek, at sal felldi,
eimr skaut á her hrími,
halfgör við Nið sjalfa.

Hyrr, sem Arnórr kvað:

310.
Eymðit ráð við Rauma
reiðr Eydana meiðir.
Heit dvínuðu Heina,
hyrr gerði þá kyrra.

Funi, sem Einarr kvað:

311.
Funi kyndisk fljótt,
en flýði skjótt
Hísingar herr,
sá er hafði verr.

Brími, sem Valgarðr kvað:

312.
Bjartr sveimaði brími,
brutu víkingar fíkjum,
vísa styrks of virki,
varp sorg á mey, borgar.

Leygr, sem Halldórr skvaldri kvað:

313.
Ér knáttuð þar þeira,
þú vart aldrigi, skjaldar
leygr þau of sjöt, sigri
sviptr, gersimum skipta.


77. Les heiti du feu.

Quels sont les heiti du feu ? Ainsi qu’il se trouve ici :

304.
Ce feu ne brûle pas rarement,
il brûle les établissements ô digne sanglier1,
devant le leveur[-d’homme]2 les demeures exhalent
la fumée, quand Magnús l’allume3.

Logi (flamme), comme Valgarðr l’a chanté :

305.
Jaillit en sifflant hors de la suie,
balaya tout-autour de la maison et les conduits-de-fumée
se trouvèrent dès lors étouffés…,
la flamme (logi) furieuse …des braises

Bál (bûcher), ainsi qu’il est ici :

306.
Haki fut brûlé sur le bûcher (bál),
là où s’avancèrent les sentiers-du-ressac4.

Glæðr5 (braise), comme Grani l’a chanté :

307.
… de la piste de Glammi6 la braise (glæðr) je crois,
ainsi le courroucé7 par le feu, abattit.

Eisa8 (feux-ardents), comme Atli l’a chanté :

308.
La hache se rougit, aux feux-ardents (eisa) qui prolifèrent,
en grand nombre, flamboient les halls,
les maisons brûlent, la gemme (gim) se déchaîne,
un homme-de-valeur9 s’effondre dans le sang.

Ici aussi le feu est appelé gemme (gim). Eimr (vapeur-brûlante), comme il est ici :

309.10
Brûlèrent les demeures du maître-universel11,
le feu, je crois que, abattit la salle …,
une vapeur-brûlante (eimr) se projeta sur l’armée de givre,
… à moitié-construite près de Nið12 lui-même.

Hyrr13 (l’éclat-ardent), comme Arnórr l’a chanté :

310.
[Haraldr] n’épargna pas ses traitements contre les Raumar
le destructeur courroucé des Danois-des-îles14.
Les ardeurs des Heinir s’éteignirent,
l’éclat-ardent (hyrr) les réduisit au silence.

Funi (feu-vif), comme Einarr l’a chanté :

311.
Le feu-vif (funi) s’alluma rapidement,
tandis que s’enfuit sans-délai15
l’armée des Hísingar16,
elle qui en avait subi le plus mauvais sort.

Brími (La [flamme-]déferlante), comme Valgarðr l’a chanté :

312.
La brillante ondoyait en [flamme-]déferlante (brími),
ravagèrent les vikingar17 avec férocité18,
pour le puissant vísir19 au-dessus du rempart,
[et] jeta le chagrin sur la jeune-fille, de la place-forte.

Leygr (flamme-vive), comme Halldórr skvaldri l’a chanté :

313.20
Lorsque tu pus en-ce-lieu leurs…,
jamais tu ne fus, du bouclier
de la flamme-vive21 (leygr) de ceux des sièges, de la victoire
privé, … distribuer les trésors.


LXI. « What are the names of fire? Even as is written here:

Not seldom does the fire blaze
Which Magnús sets: the stalwart
Ruler burns habitations:
Houses blow reek before him.

Glow, as Valgardr sang:

Fierce Glow, with red-hot embers,
Swiftly from the soot flared,
Straight o’er the tottering dwellings
Stood up the dense smoke-columns.

Bale, as here:

Haki was burned on Bale,
Where the sea’s broad wake weltered.

Gledes, as Grani sang:

I think the Gledes diminished . . .
Glammi’s tracks; thus the king kindled.

Embers, as Atli sang:

With blood the axe is reddened,
Embers wax, burn many houses,
Halls stand aglow; now rages
The Gem; good men are falling.

Here fire is called Gem also.

Vapor, as here:

Half-built, by the Nid’s side
Burn the All-Ruler’s dwellings;
I think fire razed the hall’s pride:
Vapor shot rime on the people.

Hot Ashes, as Arnórr sang:

The Isle-Danes’ wrathful Harmer
With the Raumar spared not hard counsel:
Hot Ashes made them calmer;
The Heinir’s threatening words hushed.

Flames, as Einarr sang:

Flame soon was alight,
And swiftly took flight
All Hísing’s host:
The fight they lost.

Flare, as Valgardr sang:

The sturdy king’s bright Flare soared
Above the castle’s bulwark;
The vikings burst in grimly:
Grief on the maid descended.

Lowe, as Haldórr sang:

There did ye share their jewels,
While o’er the host the Shield’s Lowe,
The sword, shrieked fiercely: never
Wert thou spoiled of conquest.

—-

LXI. « Quels sont les noms du feu ? Ainsi qu’il est écrit ici :

Il n’est pas rare que le feu brûle
que Magnús allume ; le robuste
souverain incendie les habitations ;
les maisons soufflent la fumée devant lui.

Lueur ardente, comme l’a chanté Valgarðr :

La lueur furieuse, aux braises rougeoyantes,
jaillit rapidement hors de la suie ;
droites au-dessus des demeures chancelantes
s’élevèrent les épaisses colonnes de fumée.

Bûcher, comme ici :

Haki fut brûlé sur le bûcher,
là où la large trace de la mer se tordait.

Braises (Gledes), comme l’a chanté Grani :

Je crois que les braises diminuèrent …
les pistes de Glammi ; ainsi le roi alluma.

Braises, comme l’a chanté Atli :

La hache rougit de sang,
les braises croissent, de nombreuses maisons brûlent ;
les halls flambent ; maintenant fait rage
la Pierre précieuse ; de bons hommes tombent.

Ici, le feu est aussi appelé Pierre précieuse.

Vapeur, comme ici :

À moitié construites, près du Nid,
brûlent les demeures du souverain universel ;
je crois que le feu rasa la fierté du hall ;
la vapeur lança du givre sur le peuple.

Cendres brûlantes, comme l’a chanté Arnórr :

Le farouche fléau des Danois de l’île
n’épargna pas les Raumar de rudes décisions ;
les cendres brûlantes les apaisèrent ;
les paroles menaçantes des Heinir furent réduites au silence.

Flammes, comme l’a chanté Einarr :

La flamme s’alluma vite,
et s’enfuit promptement
tout le peuple de Hísingr :
ils perdirent le combat.

Éclat (Flare), comme l’a chanté Valgarðr :

L’éclat brillant du robuste roi s’éleva
au-dessus du rempart du château ;
les vikings firent irruption avec rudesse ;
le chagrin s’abattit sur la jeune femme.

Flamme (Lowe), comme l’a chanté Haldórr :

Là, vous partagiez leurs richesses,
tandis qu’au-dessus de la troupe la flamme du bouclier,
l’épée, hurlait avec fureur ; jamais
tu ne fus privé de victoire.


  1. jöfurr = « prince », « seigneur », « chef »
    étymologie : sanglier ↩︎
  2. Le prince
    Étymologie
    Vieux norrois : ræsir m. « chef, dirigeant ».
    Racine verbale : rǿsa / ræsa « lancer, mettre en branle ».
    Proto-germanique : racine liée à *raisijaną « faire se lever, faire surgir ».
    Sens de base : « celui qui fait se lever / s’élancer », puis « chef ». ↩︎
  3. kveykvir « allume » :
    Les formes variantes kveykir (ainsi dans Tˣ, A, B, C) et kveikir (ainsi dans U) sont également possibles (issues respectivement de kveykja et kveikja ; voir ANG §§82.13, 516 note 2 et AEW : kveika). ↩︎
  4. les sentiers du ressac = la mer = les rivières d’Yggdrasil?
    óðu brimslóðir « ils s’avancèrent sur les pistes du ressac [MER] » :
    Il n’y a pas de sujet explicite ici, et brimslóðir « pistes du ressac » est un accusatif féminin pluriel (de lieu) avec le verbe vaða « avancer » (litt. « marcher dans / traverser à gué » ; óðu est la 3e personne du pluriel, prétérit de l’indicatif).
    Finnur Jónsson (Skj B) suppose que le sujet manquant se trouvait dans un vers suivant, aujourd’hui perdu, ce qui est tout à fait possible et trouve appui dans le fait que vaða est souvent construit avec un terme désignant « navire(s) » comme sujet.
    Cependant, comme le souligne Kock (NN §1094), les sujets à la 3e personne du pluriel sont fréquemment omis en poésie (voir aussi NS §13 note 2).
    Faulkes (SnE 1998, II, 418) envisage les deux possibilités.
    brimslóðir — « sur les pistes du ressac [MER] » ↩︎
  5. glóð = « braise, charbon ardent »
    glæða = « attiser, rendre ardent, enflammer »
    et plus largement « vivifier, animer », selon les contextes
    Donc, à l’arrière-plan, on a l’idée de :
    ce qui rougeoie,
    ce qui est incandescent,
    ce qui attise / met en feu.
    tison incandescent ↩︎
  6. slóðar Glamma « de la piste de Glammi <roi de mer> [MER] » :
    Il s’agit d’une kenning pour « mer », avec le mot-base au génitif, et elle devait être le déterminant dans une kenning étendue dont le mot-base se trouvait dans des vers aujourd’hui perdus.
    Kock (NN §874) interprète Glœðr hykk feldu, Glamma slóðar gramr eldi svá ainsi traduit :
    « Les flammes, je crois, abattirent les maisons ; le roi de la mer brûla ainsi » (lignes 1–2 ; en supposant que « maisons » ou quelque chose de semblable, objet de felldu, figurait dans un vers aujourd’hui disparu).
    Cependant, cette interprétation est forcée, en raison de la kenning sans parallèle pour « roi de la mer » (gramr slóðar Glamma « souverain de la piste de Glammi <roi de mer> »).
    La variante des manuscrits A et 744ˣ, normalisable en gamlar flœðar (accusatif féminin pluriel) « anciennes eaux / flots anciens », n’a aucun sens dans le contexte, et flo᷎du (Tˣ) ne peut être interprété de manière significative. ↩︎
  7. gramr adjectif : « farouche », « courroucé », « hostile », « violent »
    gramr substantif poétique : « prince », « chef », « roi », parfois « guerrier » (Cleasby-Vigfusson, s.v. gramr ; de Vries, s.v. gramr) ↩︎
  8. L’étymologie la plus plausible rattache eisa à une vieille base germanique du type :
    *aisō / *aizō
    désignant quelque chose comme :
    braise
    ardeur
    feu incandescent
    La reconstruction exacte varie selon les lexicographes, mais l’idée générale est celle d’un feu qui luit et chauffe, non d’un simple foyer neutre. ↩︎
  9. góðmenni = « homme de bien », « brave », « noble homme », « vaillant homme »
    góðmennit = « le brave », « l’homme de bien », « le noble homme »
    Le -t final est l’article défini enclitique du neutre :
    góðmenni + it → góðmennit ↩︎
  10. autre traduction :
    Les maisons inachevées du puissant souverain brûlèrent près du Nidelven lui-même ; je crois que le feu abattit la salle ; la flamme projeta de la suie sur l’armée.
    Nidelven → rivière (actuelle Nidelva, en Norvège)
    ↩︎
  11. 1. all-
    vient de :
    allr = « tout », « entier »
    Apparenté à :
    gotique alls
    vieil anglais eall
    allemand all
    et remontant au proto-germanique :
    *allaz
    2. -valdr
    vient de :
    valdr = « maître », « souverain », « celui qui gouverne »
    Ce mot est lié au verbe :
    valda = « dominer », « gouverner », « avoir pouvoir sur », « causer »
    et à la famille germanique de :
    vieil anglais wealdan = gouverner, manier
    anglais wield
    vieux haut allemand waltan
    allemand walten
    On remonte en général à un proto-germanique du type :
    *waldaz (nom d’agent : « gouvernant, maître »)
    ou à la famille verbale
    *waldaną = « gouverner, exercer un pouvoir »
    Sens interne du composé
    Donc :
    all-valdr
    = « souverain de tout »
    = « maître universel »
    = « celui qui gouverne tout »
    C’est très proche, dans l’idée, de :
    tout-puissant
    omnipotent
    seigneur universel ↩︎
  12. nið (ou niðr)
    🧬 nið = lune décroissante / noire, obscurité lunaire ; racine liée à la descente
    📖 Désigne la lune invisible, période sombre
    🌙 Traduction : le Déclin, la Négation ↩︎ ↩︎
  13. L’étymologie la plus plausible rattache hyrr à la famille vieux norroise de :
    hýr / hýrr = « clair », « brillant », « serein », « d’aspect lumineux »
    Autrement dit, Hyrr serait originellement quelque chose comme :
    « le brillant »,
    « l’éclatant »,
    puis, par spécialisation poétique,
    « la flamme », « le feu ».
    la flamme claire
    l’éclat ardent
    la lueur de feu
    le feu lumineux ↩︎
  14. Eydana = « des Eydanes »,
    plus littéralement « des Danois des îles ». ↩︎
  15. skjótt = vite, promptement, aussitôt, avec souvent une nuance plus brusque, immédiate, ou sans délai ↩︎
  16. Hisingen est la cinquième île de Suède en superficie (199 km2).
    L’île fait partie de la ville de Göteborg dans le comté de Västra Götaland. Historiquement, elle se situe cependant dans une région frontalière, longtemps disputée par les Suédois, les Norvégiens et les Danois. ↩︎
  17. les hommes de l’expédition ↩︎
  18. fíkjum =
    « avec avidité », « avidement »
    ou lié à fík / fíkja : « convoitise », « désir », « empressement » ↩︎
  19. le prince
    = « celui qui montre la voie », ↩︎
  20. Lorsque tu pus en-ce-lieu leurs distribuer les trésors,
    du bouclier de la flamme-vive20 (leygr) de ceux des sièges,
    jamais tu ne fus de la victoire privé. ↩︎
  21. leygr skjaldar — « la flamme du bouclier [ÉPÉE] » ↩︎

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