Commentaire sur le Grímnismál, 21 – Le Dieu de la mer agitée


Grímnismál, 21

Thund rugit, et le poisson prospèra dans la mer de Thjodvitnir; les hommes morts trouveront le courant trop fort pour tenter une traversée.…



La strophe 21 du Grímnismál, un texte emblématique de la mythologie nordique, suscite de nombreuses interrogations en raison de son caractère énigmatique et mystérieux. Quelle est la véritable essence de cette strophe, et plus important encore, comment peut-on en obtenir une traduction fidèle et précise? Avant de plonger dans les diverses interprétations possibles, il est essentiel de se référer au texte original rédigé en vieux norrois, la langue ancestrale qui nous permet d’accéder à la richesse de cette tradition mythologique.

Codex Regius MS No. 2365 4to [R]
þýtr þvð,
unir þióþ vitns
fiskr flóði í;
árstraumr
ofmikill
val glarmi at vaða.

Arnamagnæan Codex AM 748 I 4to [A]
þýtir þvndir,
unir Þjóðvitnis
fiskr flóði í;
árstraumr þikir
ofmikill
valglarmni at vaða.

Réagencement de GUÐNI JÓNSSON
Þýtr Þund,
unir Þjóðvitnis
fiskr flóði í;
árstraumr þykkir
ofmikill
Valglaumni at vaða.

Voici une compilation de diverses traductions, rassemblées ici dans le but de mieux cerner les différentes nuances et interprétations possibles du texte en question. Cette approche multiple vise à éclairer les subtilités du texte original et à offrir une perspective plus complète sur son sens potentiel.

  1. « Þund gronde, le poisson de Þjóðvitnir nage dans le courant ; Le courant de la rivière semble trop fort pour Valglaumni à traverser. »
  2. « Thund gronde fort ; le poisson de Thjothvitnir s’ébat dans le flot écumeux ; le courant fort semble trop difficile à traverser pour les guerriers se dirigeant vers Valholl. »
  3. « Le torrent du Tonnerre gronde, tandis que le poisson du puissant Loup s’y ébat ; le flot de ce courant semble accablant pour la foule des tués à traverser. »
  4. « ‘Thund gronde alors que le poisson du Loup Puissant gambade dans le flot, le courant de la rivière semble trop fort pour les Einherjar assoiffés de carnage à traverser. »
  5. « Le gonflement rugit, le poisson du grand loup nage dans le déluge; le courant ancestral semble trop grand pour que Valglarmni le traverse. »
  6. « Thund gronde fort, et le poisson de Thjothvitnir s’épanouit joyeusement dans le déluge ; Il semble difficile pour l’armée des morts de traverser le torrent sauvage. »
  7. « Thund gronde ; joyeux dans l’eau de Thiodvitnir, le poisson vit ; la rivière rapide semble trop grande pour que le destrier de bataille la traverse. »
  8. « Thund gronde férocement, le poisson du loup s’ébat dans le flot déchaîné : La rivière semble trop agitée et profonde pour que la foule des tués puisse la traverser. »
  9. « La rivière enflée gronde ; se réjouissant dans le flot est le poisson du Loup Mondial. Le courant de la rivière semble trop grand pour que les tués en liesse puissent le traverser. »
  10. « Thiothwitnis hurle à Thund, et reste encore semblable à un poisson dans les profondeurs de la rivière ; le courant de la rivière roule trop rapidement son flot enragé pour que Valglaumer puisse passer la rive en toute sécurité. »
  11. « Voilà ! Les eaux de Thunda déchirent mon oreille, Pendant que Thiodvitner reste tranquille : Lisses dans le lac, les poissons sont vus, Glissant à travers le vert liquide. Les eaux pressées de Thunda, Ne touchent pas Valgom ! avec tes pieds. »
  12. « ‘Thund gronde, le poisson du grand loup nage dans le courant ; le courant de la rivière semble très grand pour ceux qui se réjouissent dans le carnage à traverser. »
  13. « Thund gronde fort ; le poisson de Thjothvitnir s’ébat dans le flot écumeux ; le courant fort semble trop difficile à traverser pour les guerriers se dirigeant vers Valholl. »
  14. « Le torrent du Tonnerre gronde, tandis que le poisson du puissant Loup s’y ébat ; le flot de ce courant semble accablant pour la foule des tués à traverser. »
  15. « Thund gronde alors que le poisson du Loup Puissant gambade dans le flot, le courant de la rivière semble trop fort pour les Einherjar assoiffés de carnage à traverser. »

Analyse Étymologique et Interprétative des Termes


Pour déchiffrer le sens véritable de chaque terme dans cette strophe, une première étape consiste à examiner toutes les significations possibles. Ensuite, notre connaissance globale de l’Edda nous aidera à en tirer des conclusions plus précises.

Prenons par exemple le terme ‘Valglaumni’. Ce mot peut être décomposé en plusieurs éléments : ‘Val-‘ pourrait faire référence à ‘Valhalla’, le hall des guerriers défunts dans la mythologie nordique, tandis que ‘-glaumni’ pourrait être une variante de ‘glaumr’, signifiant ‘bruit’ ou ‘clameur’. Ainsi, une interprétation possible serait ‘la clameur de Valhalla’ ou ‘le bruit émanant de Valhalla’.

Le mot peut également être lié au vieux norrois ‘Valglaumr’, qui pourrait signifier ‘loup du champ de bataille’ ou ‘loup des guerriers tombés’. Le préfixe ‘val-‘ peut aussi être associé aux champs de bataille ou aux guerriers morts, et ‘glaumr’ peut également signifier ‘loup’.

Dans le contexte de ‘Valglaumni at vada’, on pourrait traduire cela par ‘Valglaumr pour guider’ ou ‘Valglaumr à conduire’. Le terme peut aussi faire référence à un gué tumultueux ou bruyant, souvent associé à des scènes de bataille ou à un passage difficile. Romain Panchèvre suggère que ‘Valglaumni’ pourrait indiquer un lieu où il est difficile pour les morts de traverser un courant fort. En examinant les variantes en vieux norrois, ‘Val glarmi’ et ‘valglarmni’, on pourrait également envisager des traductions comme ‘le hurlement de la mort’ ou ‘le cri du champ de bataille’. Une autre possibilité serait de voir ‘Valglaumni’ comme une référence au groupe joyeux des guerriers tombés au combat.

Examinons ensuite le terme ‘Þjóðvitnir’. Ce mot se divise en deux composants : ‘Þjóð-‘ et ‘-vitnir’. Le premier, ‘Þjóð-‘, peut se traduire par ‘peuple’ ou ‘nation’. Le second, ‘-vitnir’, est plus énigmatique mais pourrait être compris comme ‘observateur’ ou ‘témoin’. Ainsi, ‘Þjóðvitnir’ pourrait signifier ‘l’observateur du peuple’ ou ‘le témoin de la nation’. Bien que dans le contexte de la mythologie nordique, ‘Þjóðvitnir’ n’est généralement pas traduit par ‘grand loup’, il est à noter que ‘vitnir’ est parfois employé pour désigner un loup dans les textes anciens. De plus, comme ‘Þjóð-‘ peut signifier ‘peuple’ ou ‘nation’, une traduction littérale pourrait donc être ‘le loup du peuple’ ou ‘le loup de la nation’. Le terme peut également porter des connotations de ‘grandeur’ ou de ‘puissance’, selon le contexte dans lequel il est utilisé.

Passons maintenant à ‘Þund’. Ce terme est un nom qui figure dans la mythologie nordique et est souvent perçu comme une autre désignation pour Wotan, la divinité suprême du panthéon nordique. Le mot en lui-même est assez mystérieux, et sa signification précise demeure incertaine. Il pourrait être associé à des notions telles que ‘bruit’ ou ‘tonnerre’.


Première Analyse


« Thund rugit, et le poisson prospèra
dans la mer de Thjodvitnir; les
hommes morts trouveront le courant
trop fort pour tenter une traversée. »

La diversité des traductions de ce verset mythologique nordique peut soulever des questions complexes sur la signification des termes « Þund », « Þjóðvitnir » et « Valglaumni ». Dans la version de Romain Panchèvre, il semble être question d’hommes morts, c’est-à-dire d’hommes qui refusent la mort, d’hommes qui refusent le combat. Ce refus de franchir la rivière pourrait symboliser une réticence à accepter leur destin, conduisant à une forme de ‘mort spirituelle’ pour ceux qui choisissent de ne pas traverser.


Dans certaines interprétations, « Thund » est envisagé comme une rivière. Cette rivière pourrait être habitée par un « poisson du loup », qui pourrait être le Serpent du Monde si l’on considère que « Loup Puissant » (Þjóðvitnir) est un autre nom pour Fenrir. Cependant, cette identification n’est pas certaine. Les Einherjar, les guerriers morts en chemin vers la Valholl, pourraient être ceux qui « se réjouissent dans le carnage ». Le « poisson du puissant Loup » pourrait également être interprété comme le soleil, qui serait la proie du loup des ténèbres et qui continuerait à briller dans le ciel jusqu’à être englouti par Fenrir. Cette idée est soutenue par la strophe 46 du Vafthrudnismal. Enfin, une autre possibilité serait que ce cours d’eau provienne des mâchoires de Fenrir lui-même.

En suivant cette traduction, le nom de la rivière ‘Thund’ pourrait être relié à l’islandais ‘þunor’ via le suffixe ‘þ’ (V), ou bien à l’islandais ‘þindan’ (B) pour évoquer l’idée de ‘Gonflé’, ce qui se traduirait alors par ‘Crue du Tonnerre’ ou par ‘Inondation du tonnerre’. Ce nom est dérivé du verbe germanique ‘þindan’, qui signifie ‘gonfler’. Il désigne Wotan comme le dieu de la mer agitée, ou même comme le dieu de la « mer céleste ». Cette rivière du Valhalla, appelée Þund dans le Grímnismál 21 (« þýtr Þund »), est probablement nommée en l’honneur de Wotan, comme le suggère également le terme Fimbulþul. Par ailleurs, Þund est un nom de rivière fréquemment rencontré en Norvège.

Une autre interprétation de la strophe


« La mère gonflée est à nouveau fécondée. Les spermatozoïdes nagent dans son utérus pour trouver un ovule. La plupart échouent. La rivière est trop grande pour qu’ils la traversent. Seul un sera choisi ! »


Dans cette perspective, l’ « homme mort » pourrait être vu comme le spermatozoïde perdu. Plus précisément, les spermatozoïdes seraient comparables aux Einherjar, ces guerriers qui affrontent le torrent. Ils sont conscients de leur statut de « hommes morts » car un seul d’entre eux sera choisi. Les autres se régénéreront pour participer à d’autres batailles éternelles. Si Thjodvitnir est identifié au loup Fenrir, comme le suggère Romain, ce dernier pourrait symboliser la multitude de spermatozoïdes. Dans ce cas, l’éjaculation serait comparable à la « mer de Fenrir », surtout si aucun spermatozoïde n’est élu.

Analyse Numérologique


Lorsque le sens profond d’une strophe dans l’Edda est difficile à interpréter, le premier réflexe est de vérifier sa valeur numérologique.
En numérologie, le chiffre 21 est souvent considéré comme un nombre positif associé à la réussite, à la réalisation et à l’accomplissement. Il est formé par la multiplication de deux nombres très symboliques : 3 (la Trinité, la création, la communication) et 7 (la perfection, la spiritualité). Le chiffre 21 est donc parfois vu comme un nombre qui combine des aspects de la création et de la spiritualité.

En intégrant la valeur numérologique du chiffre 21, cette strophe pourrait être interprétée comme une allusion à des défis ou des obstacles spirituels ou existentiels qui sont « trop forts pour être traversés » sans une certaine forme de « réussite, réalisation, ou accomplissement » spirituel. Le chiffre 21 pourrait symboliser la nécessité d’atteindre un certain niveau de maturité ou de compréhension spirituelle pour surmonter les défis représentés dans la strophe ou dans la vie en général.

Si l’on considère la valeur numérologique du chiffre 21, qui est associé à la réussite, la réalisation et l’accomplissement, on pourrait interpréter cette strophe comme une mise en garde ou un conseil pour ceux qui ne sont pas « prêts » à affronter la mort ou la transition vers l’au-delà. Le « courant trop fort pour tenter une traversée » pourrait symboliser les défis ou les épreuves que l’on doit surmonter pour atteindre un état de réalisation ou d’accomplissement spirituel.

Dans ce sens, les « hommes morts » pourraient être ceux qui ne sont pas prêts à mourir dans le sens où ils n’ont pas encore atteint un état de réalisation ou d’accomplissement spirituel, ce qui les rend incapables de « traverser le courant ».


Trois Questions Clés à Élucider

Qu’est-ce que Þund ?


Qui est Þjóðvitnir ?


Qu’est-ce que le poisson de Þjóðvitnir ?


La majorité des traducteurs s’accordent à dire que Þund désigne une rivière, et effectivement, le contexte du verset semble appuyer cette interprétation. Le nom Þjóðvitnir est généralement expliqué comme étant le ‘loup principal’, c’est-à-dire Fenrisúlfur. Quant à l’identité de son ‘poisson’, les chercheurs restent pour la plupart silencieux. Le serpent de Midgard a été suggéré, mais cela est hautement improbable, car cela ne fait pas de sens dans le contexte de la strophe, et du poème dans son ensemble.


Thund


Examinons d’autre mention où Thund apparait.
Bergbúa þáttr
4.
Springa björg ok bungur
berg, vinnask þá, stinnar,
stór, ok hörga hrærir
hjaldrborg, firar margir.
Þytr er um Þundar glitni.
Þrammak á fyr skömmu,
en magna þys þegnar
þeir hvívetna fleiri,
þeir hvívetna fleiri.
4.
Les montagnes et les rochers se brisent,
ils se battent alors, rigides,
grands, et les sanctuaires sont détruits,
forteresses de bataille, beaucoup d’hommes.
Il y a un grondement autour de la Glitnir de Thund.
Je frappe fort depuis peu,
et les serviteurs de la puissance augmentent
ceux qui sont beaucoup plus nombreux,
ceux qui sont beaucoup plus nombreux.

La phrase « þytr var of Þundar Glitni » se traduit littéralement par « un grondement se faisait entendre dans le Glitnir de Þund ». Il est à noter que Glitnir est le nom de la salle du dieu Forseti, comme mentionné dans le poème Grímnismál (strophe 15). Cette expression est souvent interprétée comme signifiant qu’un grondement résonne dans une montagne.

Les verbes « þytr » dans cette phrase et « þýtr » dans la strophe du Grímnismál sont étroitement liés, tous deux issus du verbe islandais « þjóta ». Ce dernier est un terme aux multiples facettes : en islandais moderne, il peut signifier « se précipiter » ou « siffler », et dans l’ancienne langue poétique, il est utilisé pour décrire une variété de sons, allant du hurlement des loups au bruit de l’océan et au souffle du vent.

Quant au terme « Þund », il désigne une rivière qui rugit. Son étymologie suggère un lien avec le mot anglais « thunder » (tonnerre), ce qui implique que Þund pourrait être une métaphore pour « l’océan atmosphérique ». Cette idée est corroborée par le poème Fáfnismál (strophe 15), où il est fait référence à la rupture de Bif-röst, le pont céleste, lors de la bataille finale, soulignant ainsi la conception poétique de l’atmosphère comme une sorte de rivière ou d’océan :
15.
« Óskópnir hann heitir,
en þar öll skulu
geirum leika goð;
Bilröst brotnar,
er þeir á brú fara,
ok svima í móðu marir. »
15.
« Óskópnir est son nom,
et là tous les dieux
joueront avec leurs lances ;
Bilröst se brisera
quand ils traverseront le pont,
et les chevaux nageront dans le courant. »

Un pont terrestre enjambe une rivière. Le pont céleste enjambe les cieux. Par conséquent, la logique poétique peut facilement voir l’atmosphère comme une sorte de rivière ou d’océan.

Supposons que Þund soit la ‘rivière du tonnerre’ ou ‘l’océan du tonnerre’, un terme pour l’atmosphère ou le ciel, enjambé par le pont céleste. Ses vagues sont les vents, qui soupirent, hurlent, rugissent, soufflent, sifflent, se précipitent. ‘Þýtr Þund’, en effet.

Cela nous permet également d’interpréter la ligne de Bergbúaþáttur d’une nouvelle manière : ‘Glitnir Þundar’ n’est pas une montagne, après tout. C’est le ciel, ‘la salle (Glitnir) de la rivière atmosphérique (Þundar)’. Il y a un grondement dans cette salle de vents hurlants et de brises soupirantes.

Þjóðvitnir


Le nom Þjóðvitnir a longtemps posé des questions sans réponses claires. Bien qu’il soit souvent associé au loup Fenrir, l’étymologie du mot suggère une connexion avec ‘vit’, qui signifie ‘sens’ ou ‘sensibilité’. Selon le Dictionnaire Étymologique de Magnússon, le terme original signifie ‘celui aux sens aiguisés’. Le préfixe ‘þjóð-‘ dans les noms masculins signifie ‘grand’ ou ‘puissant’, ce qui fait de Þjóðvitnir un nom allégorique possible pour Heimdallr. Ce dieu est célèbre pour ses sens extraordinaires et pourrait également être interprété comme ‘l’observateur du peuple’ ou ‘le témoin de la nation’.

Heimdallr réside près de la limite du ciel et garde le pont Bifröst. Son château, Himinbjörg, pourrait signifier ‘salut céleste’, ‘montagne du ciel’ ou ‘forteresse du ciel’. Il possède une vue et une ouïe exceptionnelles, ce qui le rend digne du nom Þjóðvitnir, ‘celui aux sens extrêmement aiguisés’.

Une note intéressante concerne un surnom peu connu de Heimdallr : Vindhlér. Ce terme se décompose en ‘Vind-‘, signifiant ‘vent’, et ‘Hlér’, un nom pour le dieu de l’océan souvent associé à Ægir. Vindhlér pourrait donc être interprété comme ‘Dieu de l’océan des vents’ ou ‘Dieu de l’atmosphère’.

Deux observations supplémentaires peuvent être faites : Thor a hérité de la caractéristique du tonnerre de Wotan/Thund, tandis qu’Heimdall est devenu le nouveau dieu de l’océan des vents. En somme, Thund s’est transformé en Thor et Heimdall.

L’identité du « poisson associé à Þjóðvitnir » (Þjóðvitnis fiskr) reste une énigme que nous allons explorer maintenant.

Þjóðvitnis fiskr


En gardant à l’esprit la nature allégorique du poème, le kenning « sporðr » signifie la queue d’un poisson. C’est également un terme utilisé pour désigner la tête d’un pont (comparer avec Sigrdrífumál 16:6 « brúar sporði », ‘la queue de poisson du pont’). [Ce verset dit que des runes sont gravées sur la « queue de poisson du pont », c’est-à-dire sur sa tête de pont.]
16.
Á bjarnar hrammi
ok á Braga tungu,
á ulfs klóum
ok á arnar nefi,
á blóðgum vængjum
ok á brúar sporði,
á lausnar lófa
ok á líknar spori.
16.
Sur la griffe de l’ours
et sur la langue de Bragi,
sur les griffes du loup
et sur le bec de l’aigle,
sur les ailes ensanglantées
et sur la queue du pont,
sur la paume de la libération
et sur le talon du salut.

Étant donné que l’extrémité d’un pont est appelée une queue de poisson, il est tout à fait raisonnable de penser qu’un poète puisse se référer à un pont comme à un poisson. Cela devient encore plus probable si mes suggestions (ci-dessus) sont prises en compte : c’est-à-dire que Þund fait référence à la rivière atmosphérique, et que Þjóðvitnir est un kenning pour Heimdallr.

« Þjóðvitnis fiskr » pourrait alors être une référence allégorique à Bifröst, le pont céleste, qui relie la terre et le ciel. C’est le poisson/pont de Heimdallr, qui repose dans, et enjambe, Þund, l’inondation (atmosphérique). C’est le pont qui se brise pendant le Ragnarök, selon le Fáfnismál, provoquant la « nage des chevaux des guerriers dans la rivière ». Si cette interprétation est correcte, la figure de style est cohérente :

Le ciel ou l’atmosphère est décrit comme une rivière.
Il gronde (þýtr) avec le bruit des vagues de vent.
Le pont qui le traverse est un poisson qui « repose dans l’inondation ».
C’est « le poisson de Heimdallr », le gardien du pont, dont le palais est appelé « le salut du ciel ».

Il subsiste alors seulement deux interrogations :

Cette interprétation est-elle cohérente au sein de la strophe complète ?
Est-elle pertinente dans le contexte des strophes adjacentes du Grímnismál ?

Oui et oui.

Þund (la rivière de l’air) gronde,
Le poisson de Þjóðvitnir (le pont de Heimdall, c’est-à-dire Bifröst)
repose dans le déluge.
Le courant de la rivière
semble trop fort pour
que l’armée des morts puisse le traverser à gué.

Si nous acceptons les conclusions précédentes, la deuxième partie de la strophe devient plus claire. Les courants atmosphériques sont trop forts pour être traversés à gué, c’est pourquoi les guerriers défunts préfèrent emprunter le pont Bifröst, qui enjambe la rivière ou l’océan rugissant du ciel. Pour ces guerriers, le pont céleste est le moyen le plus simple de traverser « Þund », c’est-à-dire de voyager à travers le ciel. Selon la strophe de Fáfnismál citée plus tôt, lorsque ce pont se brise, les chevaux des guerriers se mettront à nager sans but dans cette rivière atmosphérique.

En ce qui concerne le contexte de cette strophe au sein du Grímnismál, il semble que cette strophe n’ait jamais été liée aux strophes précédentes ou suivantes par les chercheurs. Cette nouvelle interprétation permet de faire ce lien.

Pour l’instant, je ne vais pas interpréter en profondeur d’autres strophes du Grímnismál. Un aperçu des strophes 18 à 25 devrait suffire à montrer comment la strophe 21 s’intègre dans le schéma général du poème :

Strophe 18 : Il est dit, en termes obscurs, que les « einherjar » (guerriers défunts allant à Valhöll) se nourrissent d’une certaine manière.

Strophe 19 : Wotan, quant à lui, n’a besoin que de « l’unique vin ». Il donne la nourriture qu’il reçoit à ses deux loups.

Strophe 20 : Wotan s’inquiète que ses deux corbeaux ne reviennent pas, probablement à cause de l’abondance de cadavres de guerriers à manger.

Toutes ces strophes font référence aux guerriers défunts, dont les cadavres nourrissent loups et corbeaux.

STROPHE 21 : Cette strophe offre une description allégorique de l’ascension des guerriers défunts vers la Valhöll via Bifröst, car les courants de l’océan atmosphérique sont trop forts.

Strophe 22 : Description de Valgrind, la porte d’entrée de la Valhöll.

Strophes 23-24 : Nous entrons dans la Valhöll et découvrons les multitudes d’ »Einherjar » qui y résident.

Strophe 25 : Nous montons sur le toit de la Valhöll où se trouve une chèvre produisant un « hydromel clair », probablement le même « unique vin » que Wotan boit selon la strophe 19.

La boucle est ainsi bouclée, revenant à son point de départ.

En conclusion

En numérologie, le chiffre 21 est associé à la réalisation divine et à la complétude. Il apparaît en relation avec Thund, la « rivière du tonnerre » ou « l’océan du tonnerre ». Cette récurrence pourrait symboliser une transition ou un passage vers une nouvelle compréhension de la nature divine ou cosmique. Le « grondement » (þýtr) de Thund pourrait être vu comme une manifestation du divin dans le monde physique, un signe de la présence divine qui ne peut être ignoré.

Pour devenir un Einherjar, le texte suggère que les guerriers défunts doivent traverser la « rivière atmosphérique » (Thund) via le pont Bifröst. C’est-à-dire Wotan qui est le dieu de la sagesse, de la magie, et de la mort, entre autres. Traverser Wotan pourrait symboliquement signifier de dépasser ses limitations terrestres et humaines pour atteindre une compréhension ou une réalisation des plus élevées.

Si l’on considère Frigg comme le divin absolu et la source de la vie, alors le passage à travers Wotan est vu comme nécessaire pour atteindre cette réalisation supérieur de l’âme et de son union avec le divin. Dans ce contexte, devenir un Einherjar symbolise l’atteinte d’un état de conscience ou de réalisation plus élevé, où l’individu transcende ses limitations terrestres et accède à une forme de divinité ou d’unité avec le cosmos. Ainsi il devient lui même le Dieu-Prêtre et il établit une nouvelle connexion avec le divin. Le spermatozoïde féconde l’ovule.

Alu!

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