
67. Skáldskaparheiti.
Hvernig er ókennd setning skáldskapar? Svá, at nefna hvern hlut sem heitir. Hver eru ókennd nöfn skáldskaparins? Hann heitir bragr ok hróðr, óðr, mærð, lof. Þetta kvað Bragi inn gamli, þá er hann ók um skóg nökkurn síð um kveld. Þá stefjaði trollkona á hann ok spurði, hverr þar fór:
233.
Troll kalla mik
tungl sjöt-rungnis,
auðsug jötuns,
élsólar böl,
vílsinn völu,
vörð nafjarðar,
hvélsvelg himins.
Hvat er troll, nema þat?
Hann svarði svá:
234.
Skald kalla mik
skapsmið Viðurs,
Gauts gjafrötuð,
grepp óhneppan,
Yggs ölbera,
óðs skapmóða,
hagsmið bragar.
Hvat er skald, nema þat?
Ok sem Kormákr kvað:
235.
Hróðr geri ek of mög mæran
meir Sigröðar fleira;
haftsænis geld ek hánum
heið. Sitr Þórr í reiðu.
Ok sem kvað Þórðr Kolbeinsson:
236.
Mjök lét margar snekkjur,
mærðar örr, sem knörru,
óðr vex skalds, ok skeiðar
skjaldhlynr á brim dynja.
Mærð, sem Úlfr Uggason kvað:
237.
Þar kemr á, en æri
endr bar ek mærð af hendi,
ofra ek svá, til sævar,
sverðregns, lofi þegna.
Hér er lof kallat skáldskapr.
67. Les heiti du skáldskapr1.
Comment se présente un skáldskapr2 sans kenning? De cette manière, en nommant chaque chose comme elle s’appelle. Quels sont les noms sans-kenning de la poésie scaldique ? Il est appelé bragr3 et hróðr4, óðr5, mærð6, lof7. Ceci chanta Bragi le Vieux, quand il voyageait à travers une certaine forêt, tard dans la soirée. Alors une femme-troll s’avança vers lui et demanda, qui passait là :
233.
Troll on m’appelle
lune de la demeure-de-Hrungnir8,
suceuse-de-richesse9 du jötunn,
tourmente du soleil-de-la-tempête10,
douloureuse compagne de la völva,
gardienne du nombril de la mer11,
engloutisseuse de la roue du ciel.
Qu’est-ce qu’un troll, sinon cela ?Il répondit de cette manière :
234.
Skald12 on m’appelle
forgeron-de-la-pensée13 de Viðurr,
sentieriste-du-don14 de Gautr,
grapheur15 indompté,
verseur-de-la-ale16 d’Yggr,
Móði-de-la-forme17 extatique18,
maître-forgeron de la poésie.
Qu’est-ce qu’un skald, sinon cela ?Et comme Kormákr chanta :
235.
Je fais la louange (hróðr) du fameux jeune homme [= Hákon jarl]
plus que pour beaucoup d’autres [fils] de Sigröðr19 ;
de la mer-des-captifs20 je lui fait le paiement21
d’honneur. Þórr siège dans son char.Et comme le chanta Þórðr Kolbeinsson :
236.
Beaucoup fit aller les nombreux snekkjur22,
le généreux en renommée23 (mærð), tel que le knörr24,
la fureur-sacrée25 (óðr) du skald croît, et les skeiðar26
de l’érable-du-bouclier grondent sur l’écume.La renommée27 (mærð), comme Úlfr Uggason la chanta :
237.
Là vient sur, et en tumulte
à nouveau j’apportai la louange depuis la main,
en magnifiant ainsi, vers la mer,
la pluie-d’épées, la louange (lof) des hommes-libres.Ici, la louange (lof) est appelée skáldskapr28.
LIII. « How are the uninvolved terms of poesy made? By calling each thing by its proper name. What are the simple terms for poesy? It is called Poetry, Glorifying, Song, Laud, and Praise. Bragi the Old sang this, when he was travelling through a forest late at evening: a troll woman hailed him in verse, asking who passed:
‘Trolls do call me
Moon’s . . .
. . . of the giant,
Storm-sun’s (?) bale,
Fellow-in-misery of the sibyl,
Warder of the circled ring-earth,
Wheel-devourer of the heaven.
What is the troll but that? »[1]
- « Eru tröll-kenningar, sumar myrkar. » [« Troll-kennings, some obscure »] Jónsson, p. 403.
He answered thus:
‘Skalds do call me
Vidurr’s Shape-Smith,
Gautr’s Gift-Finder,
Bard not faulty,
Yggr’s Ale-Bearer,
Song’s Arrayer,
Skilled Smith of Verse:
What is the Skald but this?’And as Kormákr sang:
I make more Glorifying
By far o’er Hákon’s great son:
I pay him the song-atonement
Of the gods. In his wain Thor sitteth.And as Thórdr Kolbeinsson sang:
The Shield-Maple let many swift ships
And merchant-craft, and speedy
War-boats o’er the sea pour;
The skald’s ready Song of Laud waxed.Laud, as Úlfr Uggason sang:
Now the stream to the sea cometh;
But first the Laud I sang forth
Of the Messenger of Sword-Rain:
Thus I raise the praise of warriors.Here poesy is called praise also.
———-
LIII.
Comment sont formés les termes non figurés de la poésie ? En appelant chaque chose par son propre nom. Quels sont les termes simples désignant la poésie ? Elle est appelée poésie, louange, chant, glorification, et éloge. Bragi l’Ancien chanta ceci, alors qu’il traversait une forêt tard, à la tombée du soir.
Une femme-troll l’interpella en vers, demandant qui passait :« Troll on me nomme,
Lune de la salle de Hrungnir,
Suceuse de la richesse du géant,
Malheur du soleil des tempêtes,
Compagne désespérée de la prophétesse,
Gardienne du cercle de la terre-anneau,
Dévoreuse de la roue céleste —
Qu’est-ce qu’un troll, sinon cela ?Note : Ce sont des kenningar de troll, certaines obscures (Eru tröll-kenningar, sumar myrkar). Jónsson, p. 403.
Bragi répondit ainsi :
« Skald on me nomme,
Forgeron des formes de Viðurr,
Chercheur du don de Gautr,
Poète sans défaut,
Porteur de l’ale d’Yggr,
Façonneur du chant sacré,
Habile artisan de vers —
Qu’est-ce qu’un skald, sinon cela ? »Et comme le chanta Kormákr :
Je compose bien plus de louanges
Pour le noble fils de Hákon ;
Je lui verse l’expiation en chant
Des dieux. Þórr siège en son char.Et comme le chanta Þórðr Kolbeinsson :
L’Érable-du-Bouclier fit voguer
maintes rapides snekkjur,
et nefs de commerce, et navires de guerre
sur la mer ; le Chant-de-louange du skald s’éleva.Et comme le chanta Úlfr Uggason :
À la mer va maintenant le fleuve,
mais d’abord j’ai chanté la louange
du messager de la pluie-d’épées ;
ainsi j’élève l’éloge des guerriers.Ainsi, la poésie est aussi appelée « louange ».
skáldskapr : poésie scaldique, art poétique
🔍 Étymologie :
- skáld : poète, chanteur inspiré
- issu d’une racine germanique skald- : « sonner, proclamer, dire à haute voix »
- skapr : création, forme, fabrication (cf. skapa, « créer »)
🧠 Sens profond :
→ « Ce que crée le poète », ou même :
→ « la forme façonnée par le chant inspiré »
bragr : poésie noble, chant orné, forme élevée de vers
🔍 Étymologie :
- apparenté à bragr = « premier », « noble », « modèle »
- possible lien avec le dieu Bragi, personnification de la poésie
🧠 Sens profond :
→ « la poésie dans sa forme la plus noble ou la plus digne »
→ ou : « la voix du chef / du modèle »
hróðr : louange, renommée, gloire par le chant
racine proto-germanique hrōþiz, cf. gotique hrōþs, « gloire »apparenté au nom Hróðgar (gloire-soutien)
🧠 Sens profond :
→ la louange chantée qui rend une personne mémorable
óðr : inspiration poétique, chant sacré, esprit en mouvement
🔍 Étymologie :
- racine óð- : « excitation », « furor sacer »
- apparenté à Óðinn, dont le nom signifie « le furieux / l’inspiré »
🧠 Sens profond :
→ óðr est à la fois l’élan créateur, l’état extatique, et la parole inspirée
mærð : louange, gloire, renommée (souvent publique)
🔍 Étymologie :
- racine incertaine, probablement de mær- = illustre, célèbre (cf. mærri = plus célèbre)
- parallèle avec le latin meritus ?
🧠 Sens profond :
→ « ce qui rend digne d’admiration », gloire accordée par les autres
lof : éloge, louange, autorisation (selon contexte)
🔍 Étymologie :
- apparenté à l’anglais love, leave (ancien sens : « permission »)
- racine lub- = amour, faveur, appréciation
🧠 Sens profond :
→ « ce que l’on donne en reconnaissance », parole positive, voix de la faveur
snekkjur = navires rapides, fins, souvent de guerre
🔍 Étymologie :
- probable lien avec snøkkr = vif, rapide
- racine germanique snē- = se mouvoir vite
🧭 Sens profond : navires fins et élancés, souvent pour les expéditions éclairs ou les escarmouches
🛡️ Usage : navire de guerre léger, souvent royal
knörr = navire de transport / commerce
🔍 Étymologie :
- probable lien avec le vieux norrois knarra = grincer, craquer (bruit d’un navire lourd)
- on trouve knörr dans plusieurs sagas de voyages
🚢 Sens profond : navire large, lourd, ventru → destiné au commerce ou aux longues traversées
🛡️ Usage : navire marchand ou d’expédition
skeiðar : navires longs et rapides ; grandes nefs de guerre
🔍 Étymologie :
- de skeið = « étendue », « piste de course » → image d’un long sillage
- apparenté à skeiða = courir vite
🧭 Sens profond : navire de course, conçu pour la vitesse et la capacité de manœuvre
🛡️ Usage : utilisé pour les expéditions rapides et les batailles décisives
- Les appellations poétiques utilisées dans l’art scaldique ↩︎
- poème scaldique ↩︎
- poésie noble, art poétique, style
nom masc. sg.
aussi nom propre : Bragi, dieu de la poésie ↩︎ - louange, renommée
nom masc. sg.
lié à l’idée d’éloge public ↩︎ - inspiration poétique, esprit, chant inspiré
nom masc. sg.
racine du nom Óðinn ; désigne aussi la frénésie poétique ↩︎ - louange, gloire, renommée, mérites chantés
nom fém. sg.
synonyme élevé d’éloge ↩︎ - louange, approbation, reconnaissance
nom neutre sg.
forme plus simple, plus usuelle ↩︎ - sjöt Rungnis = la demeure du géant Hrungnir ↩︎
- auðsug
suceuse de richesse
nom féminin composé (auðr = richesse, súg = succion) ↩︎ - élsólar
du soleil de la tempête
génitif ↩︎ - gardienne du fjord des cadavres,
Nous traduisons vörð nafjarðar par « gardienne du nombril du fjord » car le mot nafjarðar s’analyse naturellement comme le génitif du composé nafjarðr, formé de nafli (« nombril ») et fjörðr (« fjord, bras de mer »).
Cette construction est linguistiquement régulière et tout à fait conforme au style poétique scaldique, qui emploie fréquemment des composés hapax (non attestés ailleurs), mais morphologiquement transparents.
En revanche, l’interprétation alternative — « fjord des cadavres », supposant ná (« cadavre ») comme premier élément — n’est pas soutenue par la forme réelle du mot : ná n’est pas contracté en naf, et il n’existe aucun composé reconnu ou attesté du type náfjörðr ou náfjarðr.
La lecture « nombril du fjord » est donc la seule interprétation philologiquement solide, même si une lecture symbolique infernale peut rester défendable dans un registre poétique. ↩︎ - poète ↩︎
- skapsmið :
skap
forme, esprit, création
renvoie à l’esprit créatif
smiðr
forgeron, artisan
litt. « celui qui façonne »
façonneur-de-forme de Viðurr
↩︎ - gjafrötuð
gjöf
don, cadeau
nom féminin
racine du composé suivant
rötuð
chemin, sentier, voie
nom féminin
forme de rǫt / rǫtuð, variante poétique de leið (voie) ou de rata (cheminer)
gjafrötuð
voie du don
nom composé poétique
un kenning rare et élégant : le sentier du don d’Odin
↩︎ - Hypothèse 1 : racine germanique grab- / grap-
PIE (proto-indo-européen) : grebh- = saisir, attraper, agripper
cf. gotique graban = « creuser, graver »
cf. vieil anglais græppan = « saisir »
cf. allemand greifen = « saisir », Begriff = « concept »
👉 Cela donne une idée de prise mentale ou verbale, donc :
grepp = “celui qui saisit (par les mots)”,
ou “celui qui capture le sens”.
🌿 Cela ferait du grepp un « saisisseur de sens », un grapheur oral, un graveur de paroles dans la mémoire collective. ↩︎ - ölbera
öl
bière, hydromel
nom neutre
Peut aussi désigner symboliquement le skáldskaparmjöðr (hydromel poétique)
bera
porteur / porteuse
nom dérivé du verbe bera (« porter »)
ici au masculin ou féminin singulier selon le contexte poétique – probable acc. ou nom. sg.
↩︎ - Modi qui signifie courage, n’est pas à prendre à la légère, le courage est ce qui inspire le skalde, le courage est lié à l’intuition, à la bravoure et est ce qui permet de surmonter les difficultés et d’ainsi protéger son domaine.
skapmóða :
skap
création, forme
lien avec skapari (créateur)
móðr
courage, colère, force intérieure
dans sa forme « enflammée »
—-
skap-Móða óðs « Móði-créateur de poésie » :
Il s’agit clairement d’une kenning pour désigner la poésie (óðr couvrant le champ sémantique de « esprit, fureur, inspiration, poésie, poème ») et donc évoquant l’inspiration poétique. L’élément skap- renforce probablement cette idée (cf. la note au v. 2 ci-dessus), mais l’emploi de Móði comme base mythologique est un peu inattendu, si le nom renvoie au fils de Þórr de ce nom, puisque celui-ci n’est jamais associé à la poésie.
Cependant, le sens étymologique du nom (cf. móðr « humeur, colère, ardeur ») s’accorde bien au contexte. Móði est attesté comme base dans des kennings pour « homme » dans la poésie scaldique, et une fois (Þmáhl Máv 2/2V [Egils saga 4]) comme base d’une kenning pour « poète » : Móði bragar « le Móði de la poésie ». ↩︎ - óðr ↩︎
- [2] Sigrøðar « de Sigrøðr » : Tous les manuscrits, sauf le manuscrit A, donnent soit Sigrøðar soit Sigurðar. La leçon Hôkonar (dans le ms. A) ferait de Sigurðr jarl, fils de Hákon Grjótgarðsson, le destinataire du helmingr (cf. Skj B ; Finnur Jónsson 1931, 112) ; toutefois, comme aucun autre manuscrit ne corrobore cette lecture, le ms. A contient probablement une correction tardive, fondée sur l’idée que la stance faisait partie d’un poème adressé à Sigurðr jarl.
L’édition présente adopte donc la leçon Sigrøðar (cf. aussi Fidjestøl 1982, 92-3 ; SnE 1998, I, 206 ; Clunies Ross 2005a, 85).
À première vue, la stance semble concerner un fils de Sigrøðr, le fils de Haraldr hárfagri, élevé par Hákon Grjótgarðsson et qui fut roi à Trondheim un temps, mais mourut à la bataille de Tønsberg contre son frère, Eiríkr blóðøx. Toutefois, on ne connaît pas de « fils fameux » de Sigrøðr.
Ainsi, Sigrøðar doit sans doute être compris comme Sigurðar, désignant Sigurðr jarl, et la stance appartiendrait à un poème sur Hákon jarl, son fils (Clunies Ross 2005a, 85 n. 3 ; Wood 1959a, 311).
La forme du nom, Sigrøðr au lieu de l’attendu Sigurðr, peut être due à une non-distinction entre les deux noms malgré leurs origines étymologiques différentes (Sievers 1889, 135-41 ; Lind 1905-15, 877). La raison pour laquelle la forme plus rare Sigrøðr apparaît ici doit être métrique, puisque la position exige une première syllabe longue (Sigr-). Cf. la note à la stance 2/4 Sigvarði. ↩︎ - le champ de bataille ↩︎
- le poème de louange ↩︎
- la serpentiforme, nom fém. pluriel : type de navires de guerre, longs et rapides ↩︎
- Mærð
Louange, renommée, gloire ↩︎ - gros navire marchand
🔎 Possible parenté avec :
vieux norrois : gnarr, knarr = bruit rauque, grondement
anglais moderne : gnarled (noueux, rude)
allemand : Knurren (grondement), Knorr (nœud dans le bois)
🧩 Donc knǫrr pourrait signifier originellement :
« le grondant », « le rugissant » (à cause du bruit du navire en mer)
« le noueux », « le massif », comme un tronc noueux ou solide
ou « le compact qui fend les flots »
↩︎ - óðr ↩︎
- navires de guerre longs, « skeiðar »
« la course »
« l’élan »
« le véhicule de la course » ↩︎ - Mærð
Louange, renommée, gloire ↩︎ - poésie scaldique ↩︎
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