Gylfaginning, 47

47. Skilnaðr Þórs ok Útgarða-Loka.

En at morgni, þegar dagaði, stendr Þórr upp ok þeir félagar, klæða sik ok eru búnir braut at ganga. Þá kom þar Útgarða-Loki ok lét setja þeim borð. Skorti þá eigi góðan fagnað, mat ok drykk. En er þeir hafa matazt, þá snúast þeir til ferðar.
Útgarða-Loki fylgir þeim út, gengr með þeim braut ór borginni, en at skilnaði þá mælti Útgarða-Loki til Þórs ok spyrr, hvernig honum þykkir ferð sín orðin, eða hvárt hann hefir hitt ríkara mann nökkurn en sik.
Þórr segir, at eigi mun hann þat segja, at eigi hafi hann mikla ósæmð farit í þeira viðskiptum, – « en þó veit ek, at þér munuð kalla mik lítinn mann fyrir mér, ok uni ek því illa. »
Þá mælti Útgarða-Loki: « Nú skal segja þér it sanna, er þú ert út kominn ór borginni, at ef ek lifi ok megak ráða, þá skaltu aldri oftar í hana koma. Ok þat veit trúa mín, at aldri hefðir þú í hana komit, ef ek hefða vitat áðr, at þú hefðir svá mikinn kraft með þér ok þú hafðir svá nær haft oss mikilli ófæru. En sjónhverfingar hef ek gert þér, svá at fyrsta sinn á skóginum kom ek til fundar við yðr, ok þá er þú skyldir leysa nestbaggann, þá hafðak bundit hann með grésjárni, en þú fannt eigi, hvar upp skyldi lúka. En því næst laust þú mik með hamrinum þrjú högg, ok var it fyrsta minnst ok var þó svá mikit, at mér mundi endast til bana, ef á hefði komit. En þar er þú sátt hjá höll minni setberg ok þar sáttu ofan í þrjá dali ferskeytta ok einn djúpastan, þar váru hamarspor þín. Setberginu brá ek fyrir höggin, en eigi sást þú þat. Svá var ok of leikana, er þér þreyttuð við hirðmenn mína, þá var þat it fyrsta er, Loki gerði. Hann var mjök soltinn ok át títt, en sá er Logi hét, þat var villieldr, ok brenndi hann eigi seinna trogið en slátrit. En er Þjálfi þreytti rásina við þann, er Hugi hét, þat var hugr minn, ok var Þjálfa eigi vænt at þreyta skjótfæri við hann. En er þú drakkt af horninu ok þótti þér seint líða, en þat veit trúa mín, at þá varð þat undr, er ek mynda eigi trúa, at vera mætti. Annarr endir hornsins var úti í hafi, en þat sáttu eigi, en nú, er þú kemr til sjávarins, þá muntu sjá mega, hvern þurrð þú hefir drukkit á sænum. Þat eru nú fjörur kallaðar. »
Ok enn mælti hann: « Eigi þótti mér hitt minna vera vert, er þú lyftir upp kettinum, ok þér satt at segja, þá hræddust allir þeir, er sá, er þú lyftir af jörðu einum fætinum. En sá köttr var eigi sem þér sýndist. Þat var Miðgarðsormr, er liggr um öll lönd, ok vannst honum varliga lengð til, at jörðina tæki sporðr ok höfuð, svá langt seildist þú upp, at skammt var þá til himins. En hitt var ok mikit undr um fangit, er þú stótt svá lengi við ok fellt eigi meir en á kné öðrum fæti, er þú fékkst við Elli, fyrir því at engi hefir sá orðit ok engi mun verða, ef svá gamall verðr, at elli bíðr, at eigi komi ellin öllum til falls. Ok er nú þat satt at segja, at vér munum skiljast, ok mun þá betr hvárratveggju handar, at þér komit eigi oftar mik at hitta. Ek mun enn annat sinn verja borg mína með þvílíkum vélum eða öðrum, svá at ekki vald munuð þér á mér fá. »
En er Þórr heyrði þessa tölu, greip hann til hamarsins ok bregðr á loft, en er hann skal fram reiða, þá sér hann þar hvergi Útgarða-Loka. Ok þá snýst hann aftr til borgarinnar ok ætlast þá fyrir at brjóta borgina. Þá sér hann þar völlu víða ok fagra, en enga borg. Snýst hann þá aftr ok ferr leið sína, til þess er hann kom aftr í Þrúðvanga. En þat er satt at segja, at þá hafi hann ráðit fyrir sér at leita til, ef saman mætti bera fundi þeira Miðgarðsorms, sem síðar varð. Nú ætla ek engan kunna þér sannara at segja frá þessi ferð Þórs. »


47. La séparation de Þórr et d’Útgarða-Loka.

Au matin, à l’aube, Þórr se leva, lui et ses compagnons, s’habillèrent et se préparèrent à partir.
Alors Útgarða-Loki vint à eux et fit préparer un festin. Il ne manquait ni de bonne réception, ni de nourriture, ni de boisson. Lorsqu’ils eurent fini de manger, ils se tournèrent vers le chemin à prendre. Útgarða-Loki les accompagna hors de la forteresse, et au moment de se séparer, Útgarða-Loki s’adressa à Þórr et lui demanda comment il trouvait son voyage et s’il avait rencontré un homme plus puissant que lui.
Þórr répondit qu’il ne dirait pas qu’il n’a pas subi de grand affront lors de leurs échanges, – « mais je sais que vous me considérerez comme un homme de peu de valeur à cause de cela, et cela me déplaît grandement. »
Alors Útgarða-Loki déclara : « Je vais maintenant te révéler la vérité, maintenant que tu es sorti de la forteresse : tant que je vis et ai mon mot à dire, tu n’entreras plus jamais ici. Et je te le dis en vérité, tu n’y aurais jamais pénétré si j’avais su auparavant que tu avais une telle force en toi et que tu nous aurais presque mis en grand péril. Mais je t’ai soumis à des illusions. La première fois dans la forêt, quand tu as essayé de défaire le sac de provisions, j’avais scellé le sac avec du fil de fer, et tu n’as pas pu trouver comment l’ouvrir. Ensuite, quand tu m’as frappé avec ton marteau, tu m’as donné trois coups, le premier étant le moins puissant, et pourtant si puissant que cela aurait pu me tuer s’il m’avait atteint. Là où tu as vu un monticule à côté de ma salle et trois vallées profondes, une étant plus profonde, c’étaient les traces de ton marteau. J’ai placé une montagne devant les coups, mais tu ne l’as pas vue. Quant aux jeux contre mes serviteurs, le premier était quand Loki a mangé. Il était très affamé et mangeait rapidement, mais celui appelé Logi était le feu sauvage, et il a brûlé l’auge aussi vite que la viande. Quand Thjálfi a couru contre celui appelé Hugi, c’était mon esprit, et il n’était pas attendu que Thjálfi puisse surpasser sa vitesse. Quand tu as bu du cor et que tu as trouvé que cela prenait du temps, en vérité, c’était un miracle que je ne croyais pas possible. L’autre extrémité du cor était dans la mer, mais tu ne l’as pas vu. Maintenant, quand tu iras à la mer, tu verras quel grand retrait tu as causé dans l’océan. C’est ce que nous appelons maintenant les marées. »
Et il continua : « Je n’ai pas trouvé moins remarquable le fait que tu aies soulevé le chat, et pour être honnête, tous ceux qui ont vu que tu soulevais un de ses pieds de terre étaient terrifiés. Mais ce chat n’était pas ce qu’il semblait être. C’était le Miðgarðsormr, qui s’étend autour de toutes les terres, et il a à peine réussi à étirer assez sa longueur pour que sa queue et sa tête touchent à peine la terre, tant tu t’es élevé haut, il n’y avait alors presque plus d’espace jusqu’au ciel. Mais ce fut aussi un grand miracle concernant le combat, que tu aies tenu aussi longtemps et que tu n’aies chuté que sur un genou, quand tu as lutté contre Elli (la Vieillesse), car personne n’a jamais été ni ne sera, si vieux qu’il devienne, sans que la vieillesse ne le conduise finalement à sa chute. Et maintenant, pour dire la vérité, nous devrions nous séparer, et il sera mieux pour nous deux que tu ne viennes plus me chercher. Je défendrai à nouveau ma forteresse avec des tromperies ou d’autres moyens, de sorte que tu n’auras aucun pouvoir sur moi. »
Lorsque Þórr entendit ces paroles, il saisit son marteau et le brandit dans les airs, mais lorsqu’il s’apprêta à frapper, il ne vit nulle part Útgarða-Loki. Puis, il se retourna vers la forteresse, prêt à la briser, mais il ne vit qu’une vaste et belle plaine, sans aucune forteresse. Il se retourna alors et reprit son chemin jusqu’à ce qu’il revienne à Þrúðvangar. Mais il est vrai de dire qu’à partir de ce moment, il décida de chercher à affronter Miðgarðsormr, ce qui arriva plus tard. Maintenant, je pense qu’aucun ne peut vous raconter plus fidèlement cette aventure de Þórr. »


Chapitre 47.

Le lendemain matin, dès qu’il fit jour, Thor et ses compagnons se levèrent, s’habillèrent et s’apprêtèrent à partir. Sur ces entrefaites, Utgarda-Loki arriva et fit dresser une table à leur intention : ils furent traités avec largesse, tant pour ce qui fut de la nourriture que de la boisson. Quand ils se furent restaurés, ils se mirent en route. Les accompagnant, Utgarda-Loki sortit alors du fort avec eux. Au moment de prendre congé, il s’adressa à Thor et lui demanda ce qu’il pensait de son expédition, et s’il avait rencontré auparavant un homme plus puissant que lui. Thor répondit qu’il ne pouvait nier qu’il avait subi un grand déshonneur dans son commerce avec lui. “Et, de plus, je sais que vous allez me qualifier de minable, et cela me déplaît.” Utgarda-Loki déclara alors: “Il me faut te dire la vérité maintenant que tu es sorti du fort: tant que je vivrai et que je serai en mesure de décider, tu n’y pénétreras plus jamais. Par ma foi, tu n’y serais jamais entré si j’avais su auparavant que tu possédais une si grande force et que tu nous mettrais ainsi à deux doigts du désastre! Mais je me livrai à toi rencontre à des illusions visuelles, en sorte que ce fut moi qui vins au-devant de vous quand je découvris ta présence, tout au début, dans la forêt. Puis, quand il fallut dénouer le sac à provisions, tu ne pus trouver l’endroit où l’ouvrir, car je l’avais attaché avec des liens de fer ensorcelés. Ensuite tu m’assenas trois coups de marteau : le premier fut le moins fort, mais il fut cependant si violent qu’il eût suffi à tuer s’il m’avait atteint. De fait, ces trois vallées de forme carrée, dont l’une est plus profonde que les autres, que tu as vues sur le haut plateau de la montagne proche de ma halle, ce sont les traces de ton marteau. Je brandis cette montagne face à tes coups, mais cela tu ne le vis point. Il en alla de même lors des épreuves disputées avec les hommes de ma garde. Au cours de la première, Loki, qui avait grand-faim, mangea gloutonnement. Mais celui qui s’appelait Logi n’était autre que le feu sauvage, aussi ne mit-il pas plus de temps à consumer l’auge que la viande. Quand Thialfi affronta à la course celui qui s’appelait Hugi, ce dernier n’était autre que mon esprit, aussi ne fallait-il pas s’attendre que Thialfi rivalisât de rapidité avec lui. Et toi, quand tu bus à la corne, il te sembla que cela allait lentement, mais, par ma foi, il s’opéra alors un prodige que je n’aurais pas cru possible : le bout de la corne se trouvait en effet loin dans l’océan, ce que tu ne vis pas. Mais, quand sur le chemin du retour tu atteindras le rivage, tu pourras voir quelle baisse du niveau de la mer tu provoquas alors en buvant.” C’est cela qui porte à présent le nom d’“estran”.
Il poursuivit: “Le fait que tu soulevas le chat ne me sembla pas moins remarquable. Pour te dire la vérité, tous ceux qui virent que tu parvenais à soulever de terre l’une de ses pattes prirent peur, car ce chat n’était pas ce qu’il te paraissait être: c’était le serpent de Midgard, qui se trouve tout autour des terres et dont la taille est à peine assez grande pour que sa queue et sa tête puissent toucher la terre. Mais toi, tu le soulevas tant et tant que tu ne fus plus qu’à une courte distance du ciel. Ce fut également une grande merveille que se produisit quand tu résistas si longtemps et ne tombas que sur un seul genou lors de ta lutte avec Elli (la “vieillesse”), car nul n’a jamais existé et nul n’existera jamais qui, pour autant qu’il atteigne un âge avancé, ne soit finalement terrassé par la vieillesse. À vrai dire, nous allons à présent nous séparer, et il vaut mieux pour les uns et pour les autres que vous ne reveniez plus me faire visite. Dans le cas contraire, je défendrai mon fort en recourant à de semblables artifices, ou à d’autres, en sorte que vous ne pourrez exercer le moindre pouvoir sur moi. »
Quand Thor entendit ces propos, il saisit son marteau et le brandit bien haut, mais lorsqu’il s’apprêta à le lancer, il ne vit nulle part Utgarda-Loki. Il se retourna alors vers le fort avec l’intention de le détruire, mais il ne vit là qu’une belle et vaste plaine, et point de fort. Thor fit alors demi-tour et poursuivit son chemin jusqu’à ce qu’il fût revenu chez lui aux Thrudvangar. Mais ce qui est certain, c’est qu’il prit alors la décision de chercher à susciter une rencontre entre le serpent de Midgard et lui-même, et ce fut ce qui se produisit par la suite.
Maintenant, j’estime que personne ne sera en mesure de te faire un récit plus véridique de cette expédition de Thor.

Sturluson, Snorri. L’Edda. [Paris]: Gallimard, 1991, p. 85, 86. 87.


Miðgarðsormr : « le Serpent de Midgard ou le Dragon de Midgard »

Þrúðvangar : « Les champs de la Puissance » ou « Les prairies de la Force »,

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