
2. Gylfi kom til Ásgarðs.
Gylfi konungr var maðr vitr ok fjölkunnigr. Hann undraðist þat mjök, er ásafólk var svá kunnigt, at allir hlutir gengu at vilja þeira. Þat hugsaði hann, hvárt þat myndi vera af eðli sjálfra þeira eða myndi því valda goðmögn þau, er þeir blótuðu. Hann byrjaði ferð sína til Ásgarðs ok fór með leynð ok brá á sik gamals manns líki ok dulðist svá. En æsir váru því vísari, at þeir höfðu spádóm, ok sá þeir ferð hans, fyrr en hann kom, ok gerðu í móti honum sjónhverfingar. Ok er hann kom inn í borgina, þá sá hann þar háva höll, svá at varla mátti hann sjá yfir hana. Þak hennar var lagt gylldum skjöldum svá sem spánþak. Svá segir Þjóðólfr inn hvinverski, at Valhöll var skjöldum þökð:
2.
Á baki létu blíkja,
barðir váru grjóti,
Sváfnis salnæfrar
seggir hyggjandi.
Gylfi sá mann í hallardurum, ok lék at handsöxum ok hafði sjau senn á lofti. Sá spurði hann fyrr at nafni. Hann nefndist Gangleri ok kominn af refilstigum ok beiddist at sækja til náttstaðar ok spurði, hverr höllina átti.
Hann svarar, at þat var konungr þeira, –« en fylgja má ek þér at sjá hann. Skaltu þá sjálfr spyrja hann nafns, » — ok snerist sá maðr fyrir honum inn í höllina, en hann gekk eftir, ok þegar laukst hurðin á hæla honum.
Þar sá hann mörg gólf ok margt fólk, sumt með leikum, sumir drukku, sumir með vápnum ok börðust. Þá litaðist hann umb ok þótti margir hlutir ótrúligir, þeir er hann sá. Þá mælti hann:
3.
Gáttir allar,
áðr gangi fram,
um skyggnask skyli,
því at óvíst er at vita
hvar óvinir sitja
á fleti fyrir.
Hann sá þrjú hásæti ok hvert upp frá öðru, ok sátu þrír menn sinn í hverju. Þá spurði hann, hvert nafn höfðingja þeira væri.
Sá svarar, er hann leiddi inn, at sá, er í inu neðsta hásæti sat, var konungr — « ok heitir Hárr, en þar næst sá, er heitir Jafnhárr, en sá ofast, er Þriði heitir. »
Þá spyrr Hárr komandann, hvárt fleira er erendi hans, en heimill er matr ok drykkr honum sem öllum þar í Háva höll. Hann segir, at fyrst vill hann spyrja, ef nokkurr er fróðr maðr inni.
Hárr segir, at hann komi eigi heill út, nema hann sé fróðari, —
4.
« ok stattu fram,
meðan þú fregn;
sitja skal sá, er segir. »
2. Gylfi arrive à Asgard.
Le roi Gylfi était un homme sage et très instruit. Il s’étonna beaucoup que les gens d’Asgard, les Æsir, soient si compétents que tout semblait se passer selon leur volonté. Il se demanda si cela venait de leur propre nature ou si c’était dû aux puissants dieux qu’ils adoraient. Il entreprit un voyage à Asgard, se déguisant en vieil homme pour ne pas être reconnu. Mais les Æsir, plus sages encore car dotés de prophétie, avaient prévu son arrivée et lui préparèrent des illusions. Lorsqu’il entra dans la ville, il vit une grande salle si haute qu’il pouvait à peine en voir le sommet. Son toit était fait de boucliers dorés, comme des tuiles. Comme le dit le poète Þjóðólfr de Hvinir, Valhalla était couvert de boucliers :
2.
Ils laissèrent briller à leur dos,
les bardeaux étaient recouverts de pierres,
les toits de la salle de Svafnir
ont été conçus par les braves.
2.
Ils laissèrent briller à leur dos,
les bardeaux recouverts de pierres,
du toits de la salle de Svafnir
conçus par les braves.
Gylfi vit un homme aux portes de la salle, jouant avec des haches de lancer, en maniant sept en l’air à la fois. L’homme demanda son nom à Gylfi. Il se présenta sous le nom de Gangleri et demanda à passer la nuit, s’enquérant du propriétaire de la salle.
L’homme répondit que c’était leur roi et qu’il pouvait l’accompagner pour le voir. « Tu peux lui demander son nom toi-même », dit l’homme, et se retourna pour entrer dans la salle. Gangleri le suivit, mais la porte se referma derrière lui.
Il vit de nombreux étages et beaucoup de gens, certains jouant, d’autres buvant, d’autres armés et combattant. Il regarda autour de lui, étonné par les nombreuses choses incroyables qu’il vit. Alors il dit :
3.
« Toutes les portes,
avant d’aller plus loin,
doivent être scrutées,
car on ne sait jamais
où les ennemis peuvent se cacher
sur le banc devant toi. »
Il vit trois trônes, chacun plus haut que le précédent, et trois hommes assis, un dans chaque trône. Il demanda le nom de ces chefs.
L’homme qui l’avait conduit répondit que celui qui était assis dans le trône le plus bas était le roi – « Il s’appelle Hárr, celui au milieu s’appelle Jafnhárr, et celui du haut est appelé Þriði. »
Hárr demanda au visiteur si son affaire était autre que le repas et la boisson, qui lui étaient offerts comme à tous dans la Haute Salle. Il répondit qu’il souhaitait d’abord savoir si quelqu’un de sage était présent.
Hárr dit qu’il ne sortira pas indemne à moins d’être plus sage —
4.
« Alors viens de l’avant,
tant que tu poses des questions;
celui qui raconte doit s’asseoir. »
Chapitre 2
Le roi Gylfi, qui était un homme intelligent et versé dans la magie, s’étonnait grandement que le peuple des Ases possédât une science telle que tout se déroulait selon leur volonté; il se demanda si cela tenait à leur nature propre ou si les puissances divines qu’ils vénéraient en étaient la cause. Aussi se mit-il en route pour Asgard («séjour des Ases»), et ce fut en cachette qu’il effectua ce voyage: il se dissimula en prenant l’apparence d’un vieillard. Mais les Ases étaient d’autant plus savants qu’ils possédaient le don de divination, aussi vinrent-ils son expédition avant qu’il n’arrivât et préparèrent-ils à son endroit des illusions visuelles. Quand il pénétra dans le fort, il vit une halle haute qu’il put à peine en apercevoir le sommet. Son toit était recouvert de boucliers dorés, tel un toit de bardeaux. Voici les termes dans lesquels Thiodolf de Hvinir dit que le toit de la Valhalle était recouvert de boucliers:
Sous les jets de pierres,
Les sagaces guerriers
Sur leur dos firent scintiller
Les écorces de bouleau de la halle de Svafrnir.
Dans l’ouverture de la porte menant à la halle, Gylfi vit un homme qui jonglait avec des poignards et qui en avait sept en l’air en même temps. Ce fut cet homme qui prit le premier la parole afin de lui demander son nom. Il déclara alors s’appeler Gangleri et s’être égaré en chemin, puis il sollicita un gite pour la nuit et demanda qui possédait la halle. L’homme répondit que c’était leur roi, et il ajouta : « Je vais te mener à lui et lui tu lui demanderas alors toi-même son nom. » Sur ces entrefaites l’homme se retourna et pénétra devant lui dans la halle. Il le suivit et, aussitôt, le battant de la porte se referma sur ses talons. À l’intérieur, il vit de nombreuses travées et une multitude d’hommes: les uns jouaient, les autres buvaient, d’autres encore étaient en armes et se battaient. Il promena alors ses regards de tous côtés, et bien des choses qu’il vit lui parurent suspectes. Il déclara alors :
« Toutes les issues
Soigneusement doivent être scrutées
Avant de pénétrer plus avant,
Car il ne fait pas bon savoir
Sur quels bancs [de la halle]
Les ennemis ont déjà pris place. »
Il vit trois trônes, disposés l’un au-dessus de l’autre, et sur chacun desquels un homme était assis. Il demanda alors quel était le nom de leur souverain. L’homme qui l’avait introduit lui répondit que celui qui était assis sur le trône le plus bas était le roi et qu’il s’appelait «le Très-Haut», tandis que celui qui venait aussitôt après s’appelait «l’Égal du Très-Haut», et celui qui était assis au sommet «le Tiers». Le Très-Haut demanda alors à l’arrivant si d’autres raisons leur valaient sa visite, en ajoutant que la nourriture et la boisson étaient à sa disposition comme pour tous les autres personnes présentes dans la halle du Très-Haut. Il répondit qu’il voulait en premier lieu s’enquérir s’il se trouvait là quelqu’un de savant. Le Très-Haut lui déclara alors qu’il ne sortirait pas vain et sauf de la halle, à moins qu’il ne se révélât être plus savant qu’eux. Et [il ajouta:]
« Tiens-toi debout, là, devant nous
Pendant que tu questionnes!
C’est à celui qui raconte qu’il revient d’être assis. »
Sturluson, Snorri. L’Edda. [Paris]: Gallimard, 1991, p. 30-31.
Gylfi : « Vague », « Mer » ou « Jaune »
Æsir : « Noble », « Seigneur »
Gangleri : « le voyageur errant » ou « celui qui erre »
Hárr : « le Haut » ou « le Suprême »
Jafnhárr : « aussi élevé » ou « également élevé »
Þriði : « le Troisième »
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