Les dix premières strophes de la Völuspá comme architecture de la Manifestation

De la Mémoire au seuil de l’Incarnation

Les dix premières strophes de la Völuspá peuvent être lues comme bien davantage qu’une simple introduction à la cosmogonie nordique. Considérées ensemble, elles décrivent une progression remarquable : quelque chose passe de la Mémoire du primordial à l’établissement d’un monde ordonné, puis de cet ordre à la différenciation des puissances, à leur mise en forme et enfin au seuil de la forme humaine.

Lorsque les strophes sont replacées dans leur succession, une véritable architecture de la Manifestation apparaît.

Mémoire → Architecture primordiale → Champ primordial → Structuration → Puissances → Mesure → Transformation → Altérité → Formation → Individualisation

Ce premier cycle conduit ainsi de ce qui précède encore la manifestation humaine jusqu’au moment où apparaît son image.


1. La Mémoire précède la manifestation

La Völuspá ne commence pas par la création du monde.

Elle commence par un appel à l’écoute :

Hljóðs bið ek allar
helgar kindir…

La Völva demande silence et attention aux descendants de Heimdall. Elle s’adresse ensuite à Valföðr afin de raconter les anciens récits dont elle conserve la mémoire.

Avant même que le monde soit décrit, une condition est donc posée : quelqu’un doit pouvoir se souvenir.

La cosmologie commence par une conscience tournée vers ce qui précède l’ordre présent.

Dans une lecture initiatique, cette ouverture possède une portée considérable. La connaissance des origines n’apparaît pas d’abord comme une invention de l’intellect, mais comme une réminiscence.

Ce qui doit être retrouvé était déjà là avant d’être consciemment connu.

La première opération n’est donc pas encore la création.

Elle est la Mémoire.

Cette idée reviendra au terme du cycle, lorsque le Retour ne consistera plus simplement à revenir en arrière, mais à retrouver la Racine avec une conscience transformée par le parcours.


2. Une architecture plus ancienne que l’ordre actuel

La deuxième strophe approfondit immédiatement cette remontée :

Ek man jötna
ár of borna…

La Völva se souvient des Jötnar anciennement nés, des neuf mondes et du mjötviðr dans les profondeurs.

Cela signifie que le monde des Æsir n’est pas présenté comme la première réalité imaginable.

Quelque chose le précède.

Les Jötnar appartiennent ici à une antériorité cosmique. Ils ne peuvent donc pas être réduits à une simple catégorie morale représentant « le mal ». Ils appartiennent à un domaine de puissance plus ancien que l’ordre divin déjà constitué.

Cette constatation deviendra fondamentale par la suite : l’ordre des Æsir devra continuellement travailler avec quelque chose qui ne provient pas entièrement de lui-même.

La deuxième strophe pose donc l’existence d’une profondeur préalable :

  • des puissances antérieures ;
  • plusieurs mondes ;
  • une structure cosmique profonde ;
  • un axe ou arbre dont les racines plongent sous la terre.

Avant que le monde soit ordonné, son architecture potentielle est déjà pressentie.


3. Ginnungagap : le Champ primordial

Puis vient la célèbre troisième strophe :

Ár var alda,
þat er ekki var…

gap var ginnunga
en gras hvergi.

Ni sable.

Ni mer.

Ni vagues.

Ni terre.

Ni ciel.

Aucune végétation.

Ce passage décrit un état antérieur aux grandes distinctions du monde manifesté.

Dans la Tradition, Ginnungagap ne se réduit pas à un simple vide. Il est le Cercle primordial et le champ dans lequel la polarité de Frigg et Wotan devient opérative.

Frigg représente l’Infini, l’Espace sans limite, la matrice supra-manifestée.

Wotan, considéré dans son aspect principiel, représente le Point de Puissance, la Fureur primordiale, Óðr.

Ginnungagap n’est donc pas simplement un lieu auquel ces deux principes arriveraient ensuite.

Il peut être contemplé comme le champ ouvert par leur rencontre.

Frigg donne l’Infini.
Wotan donne la Puissance.
Leur polarité ouvre le Champ où la manifestation devient possible.

Il ne s’agit pas encore d’un monde différencié, mais d’un Champ primordial où la Puissance et l’Infini sont déjà présents avant l’apparition des formes.

Les formes ne sont pas encore distinguées.

Mais la possibilité de leur apparition existe déjà.


4. La première structuration

À la quatrième strophe, quelque chose change radicalement :

Áðr Burs synir
bjöðum of yppðu…

Les fils de Borr élèvent les terres et façonnent Miðgarð.

Le soleil éclaire les pierres.

Puis la terre se couvre de verdure.

Nous quittons donc le seul champ des possibilités.

Une forme cosmique stable apparaît.

Miðgarð est établi.

La terre devient féconde.

Cette étape ne représente pas encore l’achèvement du cosmos. Elle constitue sa première structuration habitable.

La Puissance rencontre désormais un espace capable de la porter.

Le Champ primordial devient monde.

Nous retrouvons ici l’une des lois fondamentales de notre étude :

La Puissance n’est pleinement manifestable que lorsqu’une forme peut la recevoir.


5. Les Puissances apparaissent avant de connaître leur place

La cinquième strophe introduit une nuance étonnamment profonde.

Le Soleil existe.

La Lune existe.

Les étoiles existent.

Mais elles ne savent pas encore exactement ce qu’elles doivent être dans l’ordre cosmique :

sól þat né vissi,
hvar hon sali átti…

Le Soleil ignore encore sa demeure.

La Lune ignore encore la mesure de sa puissance.

Les étoiles ignorent leurs places.

Nous obtenons donc une distinction capitale :

existence d’une puissance ≠ accomplissement de sa fonction.

Quelque chose peut être réellement présent sans être encore pleinement opératif.

Cette loi rejoint directement ce que nous avons découvert dans notre étude de l’être humain :

Être porteur d’une puissance, ce n’est pas encore savoir la manifester.

Le Hamr peut déjà porter des possibilités supérieures.

Le Hugr, la Fylgja, la Hamingja ou Veðrfölnir peuvent appartenir à la totalité de l’être sans être immédiatement manifestés dans toute leur profondeur.

La strophe 5 donne au niveau cosmique une image extrêmement proche de cette loi.

Les puissances sont là.

Mais leur ordre reste à établir.


6. La Mesure rend les Puissances opératives

C’est précisément ce qui se produit à la strophe suivante.

Les Puissances se rendent aux :

rökstóla

les sièges de délibération et de détermination.

Ces sièges ne sont pas seulement des trônes : ce sont des lieux où l’on détermine — c’est-à-dire où l’on donne une limite, une mesure, une fonction.

Elles donnent ensuite leurs noms à la nuit, aux phases du jour et établissent les années.

Le cosmos reçoit ainsi :

  • des noms ;
  • des distinctions ;
  • des rythmes ;
  • une mesure ;
  • une succession.

La Puissance devient ordre intelligible.

La formule des rökstólar réapparaîtra à la strophe 9, lorsqu’une nouvelle transformation cosmique devra être accomplie. Cela permet de reconnaître dans cette scène une véritable fonction d’ordonnancement : les Puissances se réunissent, délibèrent, déterminent, puis seulement donnent forme.

Nous retrouvons ici la loi que la Forge nous a déjà enseignée :

Puissance, résistance et mesure doivent entrer dans un juste accord.

La mesure n’est donc pas une limitation arbitraire opposée à la Puissance.

Elle est ce qui lui permet de devenir fonctionnelle.


7. Iðavöll : la Puissance devient Art

Une fois le cosmos mesuré, les Æsir se réunissent à Iðavöll.

Ils établissent sanctuaires et temples.

Ils installent les forges.

Ils travaillent la richesse.

Ils fabriquent les tenailles et les outils.

L’ordre cosmique devient alors capacité de transformation.

Ce point est fondamental.

La Forge n’apparaît pas avant la Mesure.

Elle apparaît après elle.

La séquence est donc :

Puissances
→ détermination
→ mesure
→ transformation.

Iðavöll est ainsi beaucoup plus qu’un lieu heureux des premiers temps.

Il devient l’image d’une pluralité de forces qui possèdent déjà leurs différences, mais savent encore participer à une œuvre commune.

La différence existe, mais elle n’est pas encore devenue fragmentation.

C’est précisément pourquoi nous avons pu contempler Iðavöll comme la Forge primordiale.

La matière y devient œuvre.

La puissance y devient technique.

L’intention y devient forme.


8. L’arrivée de l’Altérité

La huitième strophe commence dans l’abondance.

Les Æsir jouent.

Ils sont joyeux.

Rien ne leur manque en or.

Puis :

uns þrjár kvámu
þursa meyjar…

jusqu’à ce que viennent trois puissantes femmes issues de Jötunheim.

L’ordre premier rencontre ce qu’il ne contenait pas encore.

Il serait excessif de transformer immédiatement ces trois figures en symboles d’une catastrophe.

Elles introduisent plutôt une altérité.

Et cette altérité produit une conséquence immédiate : la strophe suivante commence par Þá gengu regin öll — « Alors toutes les Puissances allèrent… » — et les dieux retournent aux rökstólar. L’analyse de la strophe 9 met précisément en évidence cette continuité narrative.

L’altérité oblige donc l’ordre à se transformer.

Elle introduit une nécessité nouvelle.

L’épreuve ne détruit pas nécessairement l’ordre : elle peut lui imposer de produire une capacité qu’il ne possédait pas auparavant.

C’est ici que Naudhiz devient une image opérative : la nécessité et la résistance imposent à la puissance de préciser sa forme.

Le nombre Trois, introduit ici par les trois femmes de Jötunheim, ne renvoie donc pas seulement à une multiplicité.

Il peut être lu comme une médiation : le passage par lequel l’ordre jusque-là suffisant doit engendrer une forme nouvelle.


9. Sang et os : la Puissance reçoit une Structure

À la neuvième strophe, les Puissances retournent donc aux sièges de détermination.

Il faut maintenant former les dvergar1.

Mais ils ne sont pas créés à partir de rien.

Ils sont façonnés :

ór Brimis blóði
ok ór Bláins leggjum

à partir du sang de Brimir et des os ou membres de Bláinn.

Le texte de la Völuspá que nous avons étudié dégage ici une structure particulièrement suggestive :

sang
→ fluidité, mouvement, vie

os
→ solidité, structure, forme

soit :

Puissance + Structure.

Puis intervient skepja :

façonner, créer, donner forme.

La matière première n’est donc pas suffisante.

La structure n’est pas suffisante.

Il faut encore l’opération formatrice.

Notre analyse l’avait condensé ainsi :

Substance + Structure + Acte formateur = Être manifesté.

Nous retrouvons ici, sous une nouvelle forme, la même loi qui gouverne la Forge :

La Puissance doit rencontrer une résistance et une mesure pour devenir forme.

Le monde devient alors plus différencié.

Les fonctions se spécialisent.

Les dvergar deviennent les artisans particuliers d’un cosmos dont les Æsir avaient jusque-là assumé directement le travail de fabrication. Cette transition peut être comprise comme une véritable différenciation fonctionnelle.


10. Le seuil de la Forme humaine

La dixième strophe pousse encore le processus plus loin.

Móðsognir devient le premier ou le plus éminent des dvergar, Durinn vient ensuite.

Puis le poème affirme qu’ils firent de nombreux :

mannlíkun

des formes, figures ou ressemblances humaines.

La cosmogenèse atteint donc désormais le seuil de l’anthropomorphie.

C’est un moment capital.

Le mouvement des dix premières strophes était parti de la Mémoire d’un état antérieur aux formes déterminées.

Il arrive maintenant à une forme qui peut prendre figure humaine.

Nous passons ainsi progressivement du Macrocosme au seuil du Microcosme.

Le monde devient assez différencié pour produire une forme capable de refléter l’ordre dont elle est issue.

Ce qui était d’abord cosmique devient progressivement humain.

Il faut rester prudent : la strophe 10 ne constitue pas encore à elle seule une doctrine complète de l’incarnation humaine.

Mais elle atteint clairement un seuil.

Après :

primordial → espace → puissance → mesure → transformation → différenciation,

vient :

la forme humaine.


La grande architecture

Les dix premières strophes peuvent ainsi être contemplées comme un seul mouvement :

1. MÉMOIRE / RÉVÉLATION
La Völva se souvient et transmet.

↓

2. ARCHITECTURE PRIMORDIALE
Les puissances anciennes, les neuf mondes et les profondeurs2 de l’Arbre précèdent l’ordre actuel.

↓

3. CHAMP PRIMORDIAL
Ginnungagap précède les formes déterminées ; dans la lecture doctrinale, il est le Cercle ouvert par la polarité de Frigg et Wotan.

↓

4. PREMIÈRE STRUCTURATION
Miðgarð apparaît ; l’espace devient monde habitable et fécond.

↓

5. PUISSANCES
Soleil, Lune et étoiles existent mais ne connaissent pas encore pleinement leur place.

↓

6. MESURE
Les Puissances délibèrent, nomment, distinguent et ordonnent le temps.

↓

7. TRANSFORMATION
À Iðavöll, la Puissance ordonnée devient Forge, outil et Art.

↓

8. ALTÉRITÉ / NÉCESSITÉ
Une puissance extérieure à l’ordre constitué oblige celui-ci à se transformer.

↓

9. FORMATION
La puissance fluide rencontre la structure : sang + os + acte formateur.

↓

10. INDIVIDUALISATION / FORME HUMAINE
Les fonctions se spécialisent et la manifestation atteint le seuil de l’image humaine.

La progression peut ainsi être résumée :
Réminiscence → Architecture primordiale → Champ des possibles → Structuration → Puissances → Mesure → Art → Nécessité → Formation → Préfiguration humaine


Une loi unique traverse les dix strophes

Ce qui apparaît surtout lorsque ces passages sont lus ensemble, c’est que la manifestation ne se produit jamais par un seul acte indistinct.

Elle progresse.

À chaque étape, quelque chose qui existait seulement comme possibilité acquiert une détermination nouvelle.

La Puissance existe avant de connaître sa fonction.

La fonction existe avant de devenir Art.

L’Art existe avant l’épreuve de l’altérité.

L’altérité entraîne une nouvelle différenciation.

La différenciation produit des formes capables d’assumer des fonctions propres.

Et finalement, la forme s’approche de l’Homme.

Nous pouvons donc formuler une première grande loi de la Völuspá telle qu’elle apparaît dans cette lecture :

La manifestation procède par différenciations successives sans que chaque différenciation abolisse ce qui la précède.

Le monde nouveau ne détruit pas le primordial.

Il le détermine.

La Mesure ne détruit pas la Puissance.

Elle la rend opérative.

La forme ne détruit pas la substance.

Elle lui permet d’agir.

L’individualisation ne détruit pas nécessairement l’Unité.

Elle crée les conditions dans lesquelles cette Unité devra un jour apprendre à se maintenir à travers la différence.

Et c’est précisément là que les dix premières strophes commencent à rejoindre le reste de notre étude.

Iðavöll sera quitté.

Les formes deviendront plus autonomes.

La tension augmentera.

La différence pourra devenir fragmentation.

Ragnarök donnera l’image de cette Brisure.

Puis Iðavöll réapparaîtra.

Mais il ne sera plus le même.

Le premier Iðavöll est l’Unité avant l’épreuve.

Le second sera l’Unité après l’épreuve.

Ainsi, dès les dix premières strophes, la Völuspá contient déjà en germe toute la question qui nous occupe :

Comment la Puissance peut-elle devenir forme sans perdre son origine, et comment la différence peut-elle naître sans devenir définitivement séparation ?

C’est probablement la question centrale autour de laquelle notre étude entière est en train de s’organiser.

  1. les nains
    *dwergaz
    ou, selon les conventions, *dwergaz / *dwargaz
    « nain, être surnaturel de petite taille ».
    pierre → profondeur → matière → transformation → forge → forme donnée à la matière. ↩︎
  2. Erda ↩︎

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