
Après avoir montré que la Lumière ne peut entrer dans la manifestation qu’à la condition de se contracter et de rencontrer des formes capables de la recevoir, le mythe de l’Hydromel permet d’examiner le moment suivant : celui où cette puissance, une fois mesurée, doit être accueillie, contenue, intériorisée, puis retransmise.
Les chapitres 5 et 6 du Skáldskaparmál en fournissent une base particulièrement nette. Kvasir naît du récipient commun dans lequel Ases et Vanes ont mêlé leur salive pour sceller la paix ; il incarne une sagesse telle que nulle question ne lui demeure sans réponse. Mis à mort par les nains Fjalarr et Galarr, son sang est recueilli dans deux cuves, Són et Boðn, et dans un chaudron, Óðrerir, puis mêlé au miel. De ce mélange procède l’Hydromel dont celui qui boit devient poète ou savant.
Wotan, sous le nom de Bölverkr, en absorbe ensuite le contenu en trois traits successifs : Óðrerir, Boðn, puis Són. Il emporte ainsi en lui la totalité de la boisson et, de retour à Ásgard sous forme d’aigle, la restitue dans de nouveaux récipients destinés aux dieux et aux hommes capables de composer des poèmes. Le chapitre 10 du même traité conserve, parmi les kenningar de la poésie, les « liquides d’Óðrerir, de Boðn et de Són », ainsi que l’Hydromel ou le don de Wotan.
Le récit n’offre pas une doctrine explicite des facultés humaines. Il donne néanmoins à voir, avec une grande netteté narrative, le passage d’une sagesse encore unifiée à une sagesse fractionnée, transportable, assimilable, puis remise en circulation. C’est ce mouvement — recevoir, contenir, intégrer, transmettre — que la lecture qui suit se propose d’interroger.
Les trois Réceptacles et l’Hydromel de la Connaissance
Si le Rayon divin doit se mesurer pour pouvoir pénétrer dans la manifestation, il lui faut nécessairement quelque chose qui soit capable de le recevoir. La question de la Lumière conduit donc directement à celle du Réceptacle.
Le Skáldskaparmál en offre une image particulièrement remarquable dans le mythe de l’Hydromel poétique.
À l’issue de la guerre entre les Ases et les Vanes, les deux familles divines scellent leur réconciliation en crachant dans un même récipient. De ce mélange naît Kvasir, être d’une sagesse telle que personne ne peut lui poser une question à laquelle il ne sache répondre. Plus tard, les nains Fjalarr et Galarr le mettent à mort et recueillent son sang dans trois récipients : le chaudron Óðrerir et les deux cuves Boðn et Són. Mêlé au miel, ce sang devient l’Hydromel dont celui qui boit devient poète ou savant.
Il faut remarquer le mouvement.
La Sagesse unifiée apparaît d’abord en Kvasir. Elle est ensuite répandue dans plusieurs récipients, où elle devient une puissance susceptible d’être conservée, reçue et finalement transmise. Ce n’est donc pas seulement le contenu qui importe : la possibilité même de transmettre la Sagesse dépend des vases capables de la contenir.
Dans une lecture hermétique et wotaniste, l’Hydromel peut ainsi être rapproché de la Lumière ou du flux nourricier d’Auðumbla — symboliquement son lait, tandis que les trois vases prennent la fonction symbolique des réceptacles de l’être humain.
Snorri expose une évidence même de la loi initiatique : une puissance supérieure ne devient opérante dans un monde inférieur qu’à la condition de rencontrer une forme capable de la recevoir.
Óðrerir : le Réceptacle de l’Inspiration
Óðrerir, le chaudron, constitue le premier des trois récipients vidés par Wotan.
Dans l’exégèse wotaniste, Óðrerir est commenté comme l’« Agitateur de Fureur » ou le « Chaudron de l’Inspiration », ce qui le rattache naturellement à l’óðr : l’enthousiasme, l’inspiration, l’état poétique et la puissance de l’esprit. Il est parallèlement donné à Són le sens de « Réconciliation » ou « Vase de Paix », et à Boðn celui de « Don » ou « Récipient de l’Offrande ».
Dans la lecture initiatique développée ici, Óðrerir peut donc représenter le réceptacle supérieur de l’inspiration : celui dans lequel une puissance encore supra-rationnelle devient vision, connaissance et Verbe.
Il ne faudrait toutefois pas réduire Óðrerir à la simple pensée discursive. Celle-ci appartient davantage au domaine du Hugr. Óðrerir correspond plutôt à ce qui met l’esprit en mouvement, à l’irruption de l’inspiration que la conscience devra ensuite être capable d’intégrer.
Boðn : recevoir ce qui est donné
Le deuxième trait de Wotan vide Boðn.
Dans notre lecture, Boðn peut être comprise comme le réceptacle intermédiaire : celui du cœur, de l’adhésion et de la transformation intérieure.
La connaissance reçue par l’esprit ne peut demeurer une illumination abstraite. Elle doit devenir orientation de la volonté, discipline, fidélité et forme de vie. Ce qui a été perçu doit être accepté intérieurement avant de pouvoir devenir acte.
Boðn marque ainsi le passage de l’inspiration à l’assimilation.
Són : la réconciliation dans l’acte
Le troisième trait vide Són.
Si l’on conserve le sens de « Réconciliation » donné dans certains commentaires, Són peut alors représenter le niveau où les oppositions sont finalement conciliées dans la manifestation concrète.
La connaissance atteint ici le corps et l’action.
Ce qui avait commencé comme inspiration doit devenir :
geste,
habitude,
œuvre,
existence vécue.
Són est ainsi le point où l’Hydromel cesse d’être seulement connaissance pour devenir sagesse agissante.
On peut donc représenter cette lecture :
Óðrerir — Inspiration / Esprit
↓
Boðn — Assimilation / Âme et cœur
↓
Són — Intégration / Corps et action
Wotan devient lui-même le Réceptacle
La partie la plus remarquable du mythe survient lorsque Wotan atteint enfin Gunnlöð.
Elle lui permet de boire trois traits. Au premier, il vide Óðrerir ; au deuxième, Boðn ; au troisième, Són. Il possède alors la totalité de l’Hydromel.
À ce moment précis, les trois récipients extérieurs sont vides.
Mais l’Hydromel n’a pas disparu.
Wotan lui-même en est devenu le Réceptacle.
Le symbolisme est considérable.
La connaissance initiatique n’est véritablement acquise que lorsqu’elle cesse d’être conservée extérieurement dans des livres, des symboles ou des enseignements et qu’elle devient contenu vivant de l’être.
Wotan ne transporte pas les trois cuves jusqu’à Ásgard.
Le mouvement initiatique apparaît ici avec une particulière netteté. Avant Gunnlöð, la sagesse est extérieure à Wotan et doit être recherchée ; après les trois traits, elle devient intérieure et doit être assimilée ; lors du retour à Ásgard, elle devient enfin transmissible. Le parcours peut ainsi se résumer en trois moments : chercher, incorporer, transmettre.
Il intériorise leur contenu.
Cela permet la distinction entre Lumière environnante et Lumière intérieure. Dans les textes hermétiques, le Réceptacle ne peut intégrer que la Lumière qu’il est capable de supporter ; celle-ci devient Lumière intérieure, tandis que ce qui excède encore sa capacité demeure Lumière environnante. Les deux participent néanmoins à sa purification.
L’initiation pourrait ainsi être décrite comme le passage progressif :
de ce qui nous environne
à
ce qui peut véritablement vivre en nous.
La connaissance entendue n’est pas encore la connaissance assimilée.
Le symbole contemplé n’est pas encore la réalité intégrée.
L’ascèse construit précisément la capacité nécessaire pour que ce qui n’était d’abord qu’une Lumière extérieure puisse devenir Lumière intérieure.
Boire n’est pas posséder : il faut pouvoir transmettre
Mais le mythe ne s’achève pas lorsque Wotan boit l’Hydromel.
Il prend sa forme d’Aigle et regagne Ásgard. Lorsque les Ases le voient approcher, ils disposent eux-mêmes des récipients dans leur enceinte. Wotan y rejette alors l’Hydromel qu’il avait transporté en lui, puis il le donne aux dieux et aux hommes capables de composer des poèmes.
Le mouvement complet est donc :
Réceptacles divins
→ Kvasir
→ trois récipients
→ Wotan
→ nouveaux récipients à Ásgard
→ poètes et hommes de connaissance.
La Sagesse circule de réceptacle en réceptacle.
Aucun de ceux-ci n’est sa source absolue.
Le bon réceptacle reçoit, contient, transforme et transmet.
C’est précisément pourquoi l’initiation ne peut être réduite à l’accumulation personnelle d’expériences extraordinaires. Recevoir une puissance et la conserver jalousement serait interrompre le mouvement dont Wotan donne ici l’exemple.
Le véritable accomplissement consiste à devenir assez solide pour la recevoir, assez transparent pour ne pas la déformer et assez généreux pour la faire circuler.
La part des mauvais poètes : la Lumière qui fuit le Réceptacle
Le récit ajoute alors un détail étonnamment pertinent.
Suttungr poursuit Wotan sous forme d’aigle et manque de le rattraper. Dans cette urgence, une partie de l’Hydromel est rejetée derrière lui. Cette part n’est pas recueillie avec soin : n’importe qui peut la prendre, et Snorri la nomme la part des mauvais poètes, skáldfífla hlutr.
Dans une lecture initiatique, l’opposition est remarquable.
D’un côté :
Hydromel intégré → transporté → déposé dans les récipients appropriés → transmis aux poètes.
De l’autre :
Hydromel expulsé sans maîtrise → répandu indistinctement → part du mauvais poète.
On pourrait y reconnaître la différence entre transmission et déperdition.
Toute énergie spirituelle libérée n’est pas nécessairement féconde. Une puissance que l’être n’a pas appris à contenir, orienter et transmettre peut simplement se disperser.
L’épisode oppose ainsi deux devenirs possibles d’une même puissance : la transmission, lorsque celle-ci passe consciemment d’un réceptacle approprié à un autre, et la déperdition, lorsqu’elle est libérée sans maîtrise.
Cela donne un sens beaucoup plus précis à la nécessité des « récipients blindés ».
L’ascèse comme art du Réceptacle
Notre étude nous permet maintenant de comprendre ce principe plus rigoureusement.
Le sage explique que la Lumière infinie dut d’abord se retirer afin que les Réceptacles puissent exister ; elle revint ensuite « de façon mesurée et pondérée à travers un axe ». Sans ce retrait préalable, l’intensité de la Lumière aurait annulé la possibilité même des Réceptacles.
L’ascèse obéit analogiquement à la même loi.
Elle ne consiste pas à rechercher la quantité maximale d’énergie, d’extase ou de visions. Elle consiste à faire exister la forme capable de les supporter.
Chaque discipline, chaque mesure, chaque fidélité rituelle fortifie cette forme.
Notre étude nous rappelle d’ailleurs très directement ce principe répété de « construire des récipients » : à mesure que le récipient se renforce, l’homme devient capable de supporter davantage de lumière.
Ainsi :
la Lumière sans Réceptacle dissout ;
le Réceptacle sans Lumière demeure vide ;
l’union mesurée des deux produit la manifestation.
C’est exactement ce qu’enseigne symboliquement l’Hydromel.
Les trois cuves comme ascèse de l’être entier
Dans cette perspective, les trois récipients peuvent être lus comme trois exigences complémentaires de l’initiation.
Óðrerir doit pouvoir s’ouvrir : l’esprit doit devenir capable de recevoir l’inspiration sans immédiatement la réduire à ses propres projections.
Boðn doit devenir étanche : la vie affective, le cœur, les engagements et la volonté doivent cesser de laisser fuir ce qui a été reçu.
Són doit être stabilisée : le corps, le temps, les habitudes et l’action doivent être ordonnés afin que l’énergie reçue puisse véritablement prendre forme.
L’ascèse ne vise donc pas à attirer brutalement une quantité toujours plus grande de Lumière, mais à faire exister, ordonner et purifier des Réceptacles capables d’en recevoir progressivement une part plus élevée sans être dissous par elle.
La dynamique peut ainsi se condenser en une formule : Óðrerir reçoit, Boðn assimile, Són accomplit. Wotan, en réunissant les trois en lui-même, ajoute la fonction ultime : il transmet.
C’est seulement lorsque les trois dimensions de l’être deviennent suffisamment ordonnées que l’Hydromel peut être reçu comme connaissance vivante, et non comme simple ivresse.
De la Lumière à la Sagesse
Le mythe de Kvasir et de l’Hydromel complète ainsi naturellement la géométrie du Cercle, du Rayon et du Centre.
Auðumbla nous montrait le Rayon.
La lecture des sphères de l’Arbre nous ont montré la nécessité de la mesure et du Réceptacle.
Óðrerir, Boðn et Són montrent maintenant ce qui arrive lorsque la puissance reçue doit devenir conscience humaine.
Le mouvement initiatique complet peut alors être formulé ainsi :
Recevoir
→ contenir
→ intérioriser
→ ordonner
→ transmettre.
Wotan devient celui qui accomplit tout le cycle. Il pénètre jusqu’à la source cachée de l’Hydromel, en absorbe successivement les trois récipients, les unit en lui-même, puis revient vers Ásgard pour redonner ce qu’il a reçu.
Il ne devient donc pas Maître de l’Hydromel parce qu’il le possède.
Il le devient parce qu’il est capable d’en être le Réceptacle et le transmetteur.
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