
Dans le SkĂĄldskaparmĂĄl 23, Fenrir est nommĂ© VĂĄnargandr lorsque Snorri Ă©numĂšre les kenningar de Loki : celui-ci est dit « pĂšre de VĂĄnargandr, câest-Ă -dire du loup Fenrir ». Le composĂ© nâest donc pas une glose moderne ; il appartient au lexique skaldique. Et dans notre Ă©tude de l’Edda, ce nom rĂ©sonne comme un diagnostic mĂ©taphysique potentiel sur la nature de la Tyrannie : le Vecteur-de-Puissance-de-lâEspĂ©rance1 ou de l’Attente.
Dans la tradition magique et chamanique du Nord, le gandr nâest pas un bĂąton inerte. Il est le canalisateur et le vecteur de projection de la volontĂ© magique. Comme nous l’enseigne les sages, le gandr est liĂ© au Feu, au PĂšre et au Vouloir : volontĂ© crĂ©atrice qui, une fois lancĂ©e, ne dĂ©vie plus quâelle nâait pris chair, engendrĂ© la vie et rĂ©agencĂ© lâunivers. Qualifier Fenrir de gandr, câest affirmer quâil est un instrument de projection magique actif, une force qui Ă©mane des plans subtils pour structurer et contraindre la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle.
Dans le rĂ©cit du Ragnarök, VĂĄn est la riviĂšre de salive venimeuse qui coule des mĂąchoires de Fenrir liĂ© par Gleipnir. En vieux norrois, vĂĄn signifie espĂ©rance, attente, perspective. Que ce flot porte le nom dâEspĂ©rance sâexplique par lâorientation du wotanisme, religion du rĂ©el fondĂ©e sur le consĂ©quentialisme et la souverainetĂ© de lâaction directe : lâespĂ©rance passive y est le pire des poisons psychiques. VĂĄn est attente ; le ThĂ©lĂšme est projection. Lâune remet lâaccomplissement Ă demain, lâautre introduit immĂ©diatement la VolontĂ© dans le rĂ©el. Attendre et espĂ©rer sâoppose ainsi Ă la projection de la VolontĂ© rĂ©elle (ThĂ©lĂšme / Wot) ; câest une abdication de la souverainetĂ© individuelle.
VĂĄnargandr devient ainsi la figure du Tyran gouvernant par la fausse promesse : moins par la coercition permanente que par lâentretien dâune attente qui reporte sans cesse lâaction Ă demain. Fenrir, force blanche inversĂ©e et pouvoir illĂ©gitime de lâĂtat totalitaire, se maintient en neutralisant la rĂ©volte par cette drogue. Il fait oublier aux hommes leur astrĂ©itĂ© en promettant sĂ©curitĂ©, confort planifiĂ© et prise en charge du destin. Sa salive endort la vigilance des guerriers au profit de la consommation passive.
Parce quâil est le vecteur de lâEspĂ©rance ou plus prĂ©cisĂ©ment de l’Attente qui en dĂ©coule, Fenrir ne peut ĂȘtre vaincu par lâaction rĂ©active ni par le babil de Loki. Comme il est Ă©crit, seul Vidar, dieu du Silence et du non-agir2, le terrasse. RetirĂ© Ă Vidi, Vidar nâespĂšre rien ; il demeure dans le dĂ©tachement des promesses de ce monde. Il faut bien comprendre que Vidar est entiĂšrement autonome. En brisant la mĂąchoire du Loup par sa chaussure â mĂ©moire et tradition accumulĂ©es â il dĂ©truit le mĂ©canisme de la fausse promesse temporelle et ramĂšne Ă lâaction immĂ©diate et Ă la joie immanente.
Fenrir est ainsi VĂĄnargandr en tant que puissance qui projette lâEspĂ©rance passive dans le monde : la promesse toujours renouvelĂ©e dâun lendemain meilleur, ou d’une meilleure vie au ciel, devient le moyen par lequel la volontĂ© demeure suspendue, lâaction diffĂ©rĂ©e et lâhomme dĂ©tournĂ© de ce quâil lui appartient dâaccomplir aujourdâhui. VĂĄn est lâattente de ce qui devrait advenir ; le Vouloir est lâacte par lequel on le fait advenir. Vaincre VĂĄnargandr revient dĂšs lors Ă briser lâenvoĂ»tement du futur pour restituer sa toute puissance immĂ©diatement.
- VĂĄn
Dans la Gylfaginning, aprĂšs que Fenrir a Ă©tĂ© liĂ©, sa gueule est maintenue ouverte et sa salive forme un fleuve appelĂ© VĂĄn. Câest donc trĂšs naturellement ce fleuve qui se trouve dans VĂĄnargandr :
VĂĄnar-gandr
« le gandr de Vån »
â « le monstre de la VĂĄn ».
Mais Vån est également un nom commun vieux-norrois :
vĂĄn f. â « espĂ©rance, attente, perspective, espoir ».
Cette famille est trĂšs ancienne. On peut comparer :
vieux norrois vån « espoir, attente » ;
gothique wÄns « espoir » ;
vieil anglais wÄn « attente, espoir » ;
vieil anglais wÄnan, « penser, supposer, espĂ©rer » ;
anglais archaïque ween, « penser, supposer » ;
allemand wĂ€hnen, « croire, sâimaginer ».
*wÄniz / *wÄn-
« attente, espoir, opinion ».
gandr
Câest l’Ă©lĂ©ment le plus difficile et le plus intĂ©ressant.
Gandr possĂšde plusieurs valeurs en vieux norrois :
« ĂȘtre monstrueux » ;
« créature surnaturelle » ;
« loup » dans certains emplois poétiques ou composés ;
« bùton magique, baguette » ;
par extension, quelque chose qui véhicule une puissance magique.
On retrouve cet élément dans :
Jǫrmungandr
nom du serpent cosmique.
« le vecteur magique de lâEspĂ©rance »
ou
« le bĂąton-de-puissance de lâEspĂ©rance ». â©ïž - Le non-agir â stillness, force de Vidar â nâa rien Ă voir, dans ce rĂ©fĂ©rentiel, avec la paresse, lâabandon ou la tiĂ©deur rĂ©signĂ©e, marques de lâesclave qui mĂšnent au Helheim. Câest une force spirituelle et verticale, technique, incarnĂ©e par Vidar, figure de lâhomme « sigma » : capacitĂ© de penser hors cadre, de sâextraire de lâĂ©grĂ©gore des « lambdas » et de terrasser Fenrir par la seule puissance de lâEsprit.
Ce silence nâest pas vide. Il est le ThĂ©lĂšme de Vidar : volontĂ© souple et protĂ©iforme, jaillissant de lâĂȘtre intĂ©rieur pour occuper chaque interstice de lâunivers manifestĂ©. Il implique lâart du yield (lĂącher-prise) : tenir un serment coĂ»te que coĂ»te, dans une sĂ©rĂ©nitĂ© intacte face aux obstacles matĂ©riels. Le sage sâallonge sur la planche Ă fakir des difficultĂ©s quotidiennes avec une indiffĂ©rence royale, sachant que la douleur nâest quâun nuage qui passe.
Ce non-agir est public dĂšs quâil se dĂ©ploie face au monde, sur le plan politique. Il obĂ©it Ă quatre rĂšgles. Dâabord le refus dâalimenter le systĂšme : militantisme, dĂ©bat mĂ©diatique et politique classique relĂšvent dâune gestion de lâobscuritĂ© ; y entrer, câest valider les rĂšgles de lâennemi et tomber dans le piĂšge binaire de Loki. Le slowplay â quiescence, dissimulation â coupe les vivres Ă Fenrir en lui refusant la rĂ©action et la haine dont il se nourrit. Ensuite le silence comme arme : dans lâespace public, le dominant nâest pas celui qui pĂ©rore, mais celui qui se tait. Le silence Ă©loquent dĂ©sarme, capte lâattention et prĂ©serve la puretĂ© du verbe ; faire croire, enseignent les dieux, câest faire attendre. Puis la dissimulation tactique (Huð) : clandestinitĂ© de lâinitiĂ© qui agit undercover sous un abat-jour avant de resurgir ; Wotan en SDF, Merlin en Aspie, traversant la dĂ©charge du monde moderne en masquant la lumiĂšre de puretĂ© pour la soustraire aux persĂ©cutions. Enfin lâinutilitĂ© sociale pour le systĂšme comme bouclier souverain : depuis la fin des Ă©tudes, sâefforcer dâĂȘtre aussi inutile que possible pour celui-ci. Qui refuse les standards collectifs devient insaisissable. La plĂšbe tolĂšre une Rolls-Royce tant quâelle reste piĂšce de collection immobile ; elle ne la hait que lorsquâelle roule en ville. Le retrait altier dĂ©samorce lâenvie.
Le non-agir public nâest donc pas une fuite. Câest une arme offensive de contre-courant : immobilitĂ© de lâorateur ou du prĂ©dateur qui attend la fraction de seconde oĂč lâacte devient impact absolu sur le rĂ©el. â©ïž
Laisser un commentaire