Vár et la sacralité du serment

Dans le chapitre 35 de la Gylfaginning, Vár est la neuvième des Asynjur. Elle écoute les serments que prêtent les hommes ainsi que les accords que les femmes et les hommes échangent entre eux. Suivante de Frigg, son rôle est d’enregistrer les serments prononcés par les êtres humains en général.

Dans le processus initiatique, on fait prêter très peu de serments aux femmes. On croit souvent que les femmes ont moins de parole ; c’est l’inverse. Elles tiennent généralement mieux leur parole que les hommes. Ce n’est pas sans raison que Vár est une femme : les femmes excellent dans l’application concrète de la parole donnée. Dans cette perspective traditionnelle, la femme se situe davantage dans l’application pratique, tandis que l’homme tend plus facilement vers le virtuel.

La grande difficulté de l’homme, tant dans l’initiation que dans la vie en général, réside dans la tenue de sa parole. Car l’initiation n’est en fait rien d’autre que la vie vécue radicalement. Le reste n’est que l’emballage. La vie elle-même est une initiation.

Les femmes n’ont généralement pas besoin qu’on leur fasse prêter serment, car lorsqu’elles s’engagent vraiment, elles tiennent leur parole. Si une femme désire véritablement l’initiation, monter karmiquement et devenir gudja, elle y parviendra. Dans ce domaine, la femme est un rouleau compresseur.

Chez les hommes, c’est très différent. Même lorsqu’ils veulent vraiment, mille choses viennent se mettre en travers. Pour un garçon, lorsqu’il réussi, c’est un accomplissement majeur : depuis toujours, depuis Uppsala, depuis Thulé, depuis Mu, seuls huit candidats sur cent arrivent au bout. Chez les femmes, c’est quasiment 100 % : tout dépend de ce qu’elles veulent vraiment.

Plus on descend dans les sphères inférieures, plus on se rapproche de Loki, plus on entre dans le virtuel, et plus les valeurs deviennent serviles. Contrairement à ce que croit le sens commun, le servile n’est pas le concret : c’est le virtuel par excellence.

Lorsqu’on prend aujourd’hui quelqu’un exerçant un emploi considéré comme qualifié mais fondamentalement servile, cette fonction aurait souvent été occupée, dans une société traditionnelle, par un serf. Le tourneur-fraiseur sur une chaîne de montage ne sait pas à quoi sert réellement son travail. Il ne voit jamais le produit fini, il ne voit souvent jamais son patron, il obéit à des mots d’ordre collectifs — ceux de l’usine ou du syndicat — et dépend entièrement d’une économie qu’il ne comprend pas. Ses épargnes sont gérées par l’entreprise, ses impôts prélevés automatiquement, ses achats faits à crédit. Tout est virtuel : chiffres sur un compte, carte bancaire, mensualités ridicules. Il n’a plus aucun rapport direct au réel. Plus on descend dans la matière, moins on a de rapport au réel. C’est l’inverse exact de ce que suggère le sens commun.

À l’inverse, plus on monte, plus les actes ont de conséquences. La décision d’un roi modifie le destin de millions de personnes à travers les siècles. On paie encore aujourd’hui certaines bêtises de Clovis. Chez les maîtres spirituels, une seule pensée parasite au mauvais moment peut provoquer une catastrophe pour toute une génération.

Selon la Völuspá, la volva enseigne que les trois choses les plus basses, celles qui font descendre le plus profondément à Náströnd, sont, par ordre descendant : prendre la femme d’un autre homme de la communauté, être un monstre criminel, et, tout au fond du tonneau, le parjure, la lie karmique la plus absolue.

Le parjure abolit l’humanité essentielle. Tuer ou prendre la femelle d’un autre reste au niveau animal. Le parjure, lui, est spécifiquement humain : l’homme se déclare alors lui-même non-humain.

On devient monstre criminel lorsqu’on s’attaque à ce qui ne peut se défendre, notamment sur le plan spirituel : celui qui bousille sciemment un enfant au niveau de l’âme entre dans cette catégorie. Quant à celui qui prend la femme d’un autre, il faut comprendre que « appartenir » ne signifie pas une propriété foncière ou matérielle. Cela veut dire qu’elle est propre à cet homme, qu’elle lui correspond, qu’elle est dans la même catégorie que lui.

Cela peut sembler contradictoire avec la tradition wotaniste de l’enlèvement des femmes, mais il n’y a pas contradiction : l’enlèvement concerne les femmes disponibles. Les femmes qui appartiennent à un autre homme de la communauté, à un autre homme blanc, sont absolument taboues. Y toucher crée des enchevêtrements karmiques d’une extrême gravité, bien au-delà des intrigues de boulevard ou des pièces de Courteline. C’est un univers entier que l’on détruit. Même si l’on est profondément amoureux, il faut alors aimer de loin.

Wodenson a écrit à ce sujet que cette expression (l’enlèvement des femmes) est surtout une tournure poétique et ne correspond pas à un véritable kidnapping.

Dans les lois civiles de la société post-chrétienne et romaine, dans les États de droit, un meurtrier ou un adultère sont bien plus lourdement punis qu’un parjure, lequel n’est pratiquement jamais sanctionné. Quand on fait sa déclaration d’impôts, on atteste sur l’honneur, mais si vous avez un redressement fiscal, ce n’est pas pour avoir manqué à votre honneur, c’est pour avoir priver l’état d’une partie de son racket. C’est là tout le problème : l’État de droit tente de créer un circuit indépendant, un circuit en freelance dans l’univers. Mais ce n’est pas possible. C’est pourquoi l’État se désintègre, car il repose essentiellement sur le mensonge et le manquement à la parole. La politique contemporaine repose elle-même sur le parjure systématique. Nous sommes bien au fond du tonneau.

En réalité, lorsqu’un serment a été correctement passé, il vaut bien mieux s’immoler par le feu que de manquer à sa parole. Ce n’est pas simplement un conseil moral disant que la parole donnée à ton frère doit être comme un lien d’acier. C’est bien plus fort : à partir du moment où tu donnes ta parole, tu es effectivement tenu par une chaîne d’acier. Il n’y a pas plus moyen d’en sortir. Mieux vaut ne pas donner sa parole à la légère. Un serment initiatique ou magique rompu est une chose épouvantable, terrible non seulement dans cette vie mais dans les vies à venir.

Vár, si elle est aussi austère, si sévère, c’est que ce qu’elle garde est d’une gravité extrême. Il n’existe pas de faute plus lourde que le parjure. Pourquoi ? Parce que l’humain est parole. L’humain est la parole.

Lorsqu’un être tue, les animaux aussi s’entretuent. Lorsqu’un homme prend la femme d’un autre, les animaux également s’approprient les femelles des autres. On demeure encore dans une logique du vivant. Mais le parjure relève d’autre chose : il touche à ce qui est spécifiquement humain.

Se parjurer, c’est abolir en soi la faculté proprement humaine. C’est déclarer que son humanité essentielle est inopérante. C’est se définir soi-même comme non-humain.

Car l’être humain repose sur une continuité : une impulsion naît, elle devient parole, puis la parole devient action. Cette chaîne est la structure même de l’humain.

Cela est Yggdrasil.

La parole transforme l’impulsion en action. Elle est l’être humain complet, figuré par Yggdrasil : l’aigle (force blanche), l’écureuil (la parole qui relie) et le serpent (force noire). Le parjure brise le miroir qui reflète la lumière divine. Le cœur, la capacité psycho-émotionnelle, la lecture de l’existence et l’intellect deviennent déformés comme un miroir de fête foraine. L’individu se croit fin, pénétrant, alors qu’il est constamment à côté de la plaque. L’aigle et le serpent se déconnectent. L’action n’est plus alimentée par la lumière divine. L’homme devient une sorte de zombie. On ne rompt pas un serment : on se rompt contre lui. Le lien d’acier n’emprisonne pas ; il empêche de tomber. Tant que l’on tient sa parole, ce lien nous maintient debout. Le parjure retire toute résistance solide sous nos pieds.

Il y a cinquante ans, si vous confiez cent francs à quelqu’un en lui disant « porte ça au boucher », la personne le faisait directement. Aujourd’hui, cet argent fait cent cinquante détours, est utilisé en passant, et même s’il arrive finalement, ce ne sont plus les mêmes cent francs. Le lien entre parole et action a disparu.

L’initiation repose entièrement sur cette base solide. Même un athée peut tenir la base en respectant les 14 mots et les 88 préceptes. Tenir sa parole, tête sur le billot inclus, constitue le fondement du parcours initiatique. On ne s’appuie que sur ce qui résiste. Celui qui ne tient pas sa parole s’enfonce dans les marais, avec Fenrir. Aujourd’hui, on ne fait même plus signer de serments, car cela reviendrait à pousser les gens vers Náströnd.

Parce qu’à la toute fin, la grande difficulté portera sur la famille. Et cela nous ramène directement à Vár, qui écoute non seulement les serments magiques mais aussi les accords échangés entre hommes et femmes, c’est-à-dire le mariage. Le mariage n’est pas du tout une histoire d’amour, c’est un acte de droit, un deal passé entre deux lignées. C’est presque un accord commercial. L’amour n’a rien à voir avec cela. Les astrologues le savent parfaitement : les amours relèvent de la maison 5, tandis que le mariage relève de la maison 7. Ce n’est pas du tout la même chose.

Plus on descend dans les marais, plus celui qui aura simplement tenu sa parole — ne serait-ce qu’en refusant de divorcer, en maintenant sa cellule familiale et en élevant ses enfants du mieux qu’il a pu — apparaîtra immense. À une époque où presque tout tend vers la dissolution, préserver sa famille devient un acte héroïque, alors que le parjure et la servilité deviennent la norme.

Les Varar sont les vœux perpétuels prononcés par les Gothi et Gudja. Ils marquent le point de non-retour. Vár est placée en neuvième position car elle correspond au neuvième rang initiatique, à la sphère d’Ak — le chêne noueux frappé par la foudre, fondement et racine de toute l’affaire. Ak représente les parties génitales, le nœud gordien, le lieu même des 14 mots. C’est par là que passe la perpétuation de la vie, et c’est par le serment que cela tient.

Au verset 27, il est dit qu’elle se venge aussi de ceux qui enfreignent ces accords et qu’elle punit ceux qui se parjurent. On croit toujours qu’il s’agit d’une punition extérieure. En réalité, il n’y a pas de punition au sens habituel, mais des réparations automatiques et inexorables.

Ainsi, si quelqu’un a juré de ne plus fumer, le tabac ne lui procurera plus jamais le même effet. Ce qui était détente, plaisir après le repas ou au réveil, odeur agréable, devient source de maladie, de gêne, de déchéance et de catastrophes. La personne n’y prend plus aucun plaisir véritable ; elle ne « kiffe » plus la chose. Elle interprète souvent cela comme une punition divine, alors qu’il s’agit simplement du fait qu’elle ne peut plus le faire : le serment a modifié la réalité elle-même.

C’est Níðhöggr, qui habite à Náströnd, qui pousse constamment aux parjures. Il veut des cadavres. Il suce le sang des parjures — et pas seulement, puisqu’il ronge aussi les racines d’Yggdrasil. Celui qui meurt en état de parjure lui offre une véritable bombance. Il se réincarne alors dans une dimension où la force noire se nourrit de lui. C’est la déchéance ultime.

Être au Helheim, c’est ne pas pouvoir passer au-delà de Garmr. Garmr, c’est la police : un pauvre qui fait peur aux pauvres. Ceux qui se sont incarnés dans des sphères supérieures n’ont pratiquement jamais affaire à elle, ou seulement de manière momentanée. La police est faite pour le bas peuple. De même, les allocations de solidarité et les aides sociales ne relèvent pas d’un idéal rousseauiste de redistribution : elles servent d’excuse pour racketter la société. Les rebuts de la société sont l’alibi permettant aux groupes de pression de prélever en haut et de redistribuer des miettes en bas. Tout cela nourrit l’économie dont Níðhöggr se repaît.

Ne pas parjuré, le fait de tenir sa parole, est donc la chose la plus importante au plan initiatique. On n’avance qu’en prêtant un serment, puis un autre, sur une base solide. L’initiation et le parcours spirituel ne sont, en définitive, que réparation de la parole (huð). Un parjure consiste à scier la branche sur laquelle on est assis, au-dessus d’un abîme sans fond.

Vár ne fait qu’enregistrer, mais elle est totalement inflexible. On ne peut pas se parjurer : on ne fait que se rompre contre le serment. Tout serment, même un serment d’amour ou un serment d’ivrogne, possède dans la sphère d’existence de celui qui le prononce la même valeur contraignante que les Varar solennels. On ne peut plus faire demi-tour. Même si l’on descend à Náströnd, on reste lié.

La parole est tellement abîmée aujourd’hui, et Loki un fournisseur d’alibis si fertile, que les gens s’engagent sans même avoir l’intention réelle de tenir. On est arrivé à une inversion complète : on peut expliquer cent fois à quelqu’un ce qui annule tout, et il le fera quand même avec le sourire, pensant bénéficier d’une exception. C’est un chaos jamais vu dans l’histoire, annoncé dans la Völuspá.

Pourtant, comme toujours dans la loi naturelle, le remède se trouve à côté du poison. Tout repose sur la huð, la réparation de la parole. À force de huð, l’idée même de se parjurer devient insupportable. Faire un serment est extrêmement grave : cela relève de la neuvième sphère, Ak. Tenir sa parole a autant d’importance dans la construction de l’être que la sexualité sacrée elle-même, fondement de la perpétuation de la vie et des 14 mots. Ak est le passage obligé entre la matière (Erda) et les sphères supérieures. Sans elle, on ne peut pas monter sur l’arbre ni se connecter au divin.

Ce qui caractérise notre époque, c’est que la parole n’y a plus aucune valeur. Il n’y a plus de lien entre la parole, l’intention réelle et l’accomplissement. Paradoxalement, tenir un serment n’a jamais eu autant de puissance qu’aujourd’hui. Celui qui y parvient acquiert une force spirituelle, magique et existentielle sans équivalent historique. Comme un homme qui posséderait la seule arme à feu dans un monde désarmé : il deviendrait roi.

Nos ancêtres disaient : « Notre parole est toujours franche comme l’or et solide comme une porte d’acier ornée d’un sceau de bronze. »

Vár, neuvième Asynja, austère et inflexible, incarne cette exigence absolue. Elle nous rappelle que la fondation de l’être humain, de la lignée et de tout l’édifice spirituel repose sur la tenue de la parole — aussi fondamentale que la sexualité sacrée elle-même.

Bonne journée à tous.

Par les mérites de Vár, qu’elle soit profonde, lumineuse, pleine de joie, de bonheur et de choses agréables.

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