
Introduction
Dans la mythologie nordique, Sjöfn, une déesse mineure des Ásynjur, apparaît de manière laconique dans la Gylfaginning de Snorri Sturluson et la Gísla saga Súrssonar. Cette brièveté invite à une exégèse approfondie, où chaque mot devient une clé pour comprendre son rôle. Décrite comme la « septième » déesse qui oriente les cœurs vers l’amour (Gylfaginning 35), Sjöfn est associée au septième royaume d’Yggdrasil, Niflheim, signé par la rune Ýr. Ce royaume de brouillard et de glace incarne la résilience émotionnelle et la mémoire figée. Cet article explore Sjöfn comme une tisseuse de liens affectifs et une figure psychopompe pour l’initié, en s’appuyant sur l’étymologie de son nom et de Ýr, ses apparitions textuelles, et son symbolisme dans la cosmologie nordique.
1. Sjöfn dans les Sources Primaires
Snorri Sturluson, dans la Gylfaginning (chapitre 35), présente Sjöfn comme suit :
« Sjaunda Sjöfn, hon gætir mjök til at snúa hugum manna til ásta, kvinna ok karla, ok af hennar nafni er elskhuginn kallaðr sjafni. »
(« Sjöfn, la septième, s’applique ardemment à orienter les cœurs des hommes et des femmes vers l’amour, et de son nom dérive le mot sjafni, désignant l’amoureux. »)
Cette description, bien que concise, met en lumière deux aspects essentiels : Sjöfn agit sur le hugr (esprit-cœur nordique, dérivé du proto-germanique hugaz, signifiant « pensée, inclination ») et son lien étymologique avec sjafni, qui désigne une disposition affective ou un amoureux, un amant. Le nom Sjöfn, probablement dérivé de sefi (« paix du cœur ») ou d’une racine proto-germanique sebunō (« adoucir, calmer »), suggère une fonction de sérénité et de réconciliation émotionnelle, distincte de la passion charnelle associée à Freyja ou de l’amour conjugal/maternel de Frigg.
Dans la Gísla saga Súrssonar, Sjöfn apparaît dans les rêves de Gísli, un héros banni et traqué. Dans une strophe (chapitre 24), il déclare :
« Mér gengr Sjöfn í svefna sauma »
(« Sjöfn me coud des songes dans le sommeil. »)
Une autre strophe (chapitre 33) la dépeint comme une figure portant un « ruban d’argent » (silfrbands) :
« Hugðak Sjöfn í svefni silfrbands of mér standa »
(« Je crus voir Sjöfn, avec un ruban d’argent, debout près de moi dans le sommeil. »)
Ces images présentent Sjöfn comme une tisseuse de rêves, recousant la psyché brisée de Gísli. Le ruban d’argent, symbole lunaire, évoque la « corde d’argent » des traditions mystiques, reliant le corps à l’âme dans les états oniriques ou initiatiques.
2. Sjöfn et Niflheim : Le Septième Royaume
Sjöfn est liée au septième royaume d’Yggdrasil, Niflheim, le « monde du brouillard », l’un des deux mondes primordiaux avec Muspelheim. Situé sous une racine de l’Arbre-Monde, près du puits Hvergelmir, Niflheim est un espace de froid, de stagnation et de mémoire figée, où les émotions sont gelées mais non éteintes, incarnant une résilience silencieuse. La rune Ýr (ᛦ), signifiant « if » (vieux norrois ýr), signe ce royaume. Étymologiquement, ýr désigne un arbre funéraire associé aux tombes et aux flèches, symbolisant la mort calme, la permanence et une tension contenue, comme un arc bandé.
Dans Niflheim, Sjöfn agit comme une lueur douce mais vitale, réorientant le hugr vers l’amour – non une passion ardente, mais une mémoire affective qui empêche l’âme de succomber au gel. Le ruban d’argent renforce ce rôle : l’argent, métal lunaire, symbolise la réceptivité et le lien psychique, reliant l’individu à sa vérité intérieure dans un monde d’isolement.
3. La Rune Ýr : Tension et Résilience
L’étymologie de Ýr éclaire son rôle dans Niflheim. Le terme ýr désigne l’if, un arbre sacré dans les traditions germaniques, associé à la mort, aux flèches et à la résilience silencieuse. Sa forme runique (ᛦ) évoque un arc tendu, une tension intérieure prête à se relâcher. Cette tension reflète le travail de Sjöfn : maintenir une flamme affective dans un monde de glace, où les émotions risquent de s’éteindre. Ýr incarne ainsi la dignité dans la perte, la mémoire affective qui persiste face à l’adversité, soutenant le rôle initiatique de Sjöfn.
Il est dit que Ýr marque un écart vers la bienveillance (émotion, lien), contrastant avec Aesc (le frêne, associé à Muspelheim), qui représente la rigueur et la froide intellection. Cette dualité entre Ýr (l’arc, la sensualité contenue) et Aesc (la structure, le feu ordonné) illustre un conflit cosmique et intérieur, où Sjöfn joue un rôle de médiatrice, recousant les fragments émotionnels, permettant un retour à l’équilibre et de remonter et ainsi ne pas aller plus bas.
4. Sjöfn à Travers les Quatre Plans d’Existence
Pour comprendre le rôle de Sjöfn, nous analysons son influence à travers les quatre plans : Gimlé (divin), Brimir (créatif), Sindri (formatif), et Nástrand/Erda (matériel).
- Plan Divin (Gimlé) : Sjöfn représente ici la source originelle de l’amour comme force unificatrice. Ýr, l’if, incarne une tension sacrée, un lien éternel entre vie et mort. Dans Niflheim, cette force est une lueur divine, une mémoire affective qui transcende le gel cosmique, reliant les âmes dans une harmonie subtile.
- Plan Créatif (Brimir) : Sjöfn devient une tisseuse d’inspiration, cousant des rêves qui évoquent l’amour. Ýr agit comme un arc bandé, prêt à libérer des visions de réconciliation. Dans Niflheim, elle inspire des liens affectifs qui émergent des brumes, comme des songes guidant l’âme.
- Plan Formatif (Sindri) : Sjöfn structure ces liens en une force cohérente, transformant les émotions gelées en relations durables. Ýr soutient cette structure par sa résilience, offrant un cadre où l’amour devient une discipline intérieure. Niflheim devient un espace où la mémoire affective est organisée pour nourrir le futur.
- Plan Matériel (Nástrand/Erda) : Sjöfn se manifeste dans les actes d’amour désintéressé, comme la fidélité de l’épouse de Gísli, Auðr. Ýr apparaît dans les objets tangibles – une flèche, une tombe – rappelant la permanence de l’amour face à la mort. Dans Niflheim, elle est la lueur qui persiste dans les épreuves.
5. Sjöfn comme Figure Psychopompe
Gísla saga Súrssonar – Chapitre 33. (…)
Hugðak Sjöfn í svefni
silfrbands of mér standa,
Gerðr hafði sú gerðu,
grátandi, brá váta,
ok eld-Njörun öldu
allskyndila byndi,
hvat hyggr mér, en mæra,
mín sár, und því váru?
« Je crus voir Sjöfn dans le sommeil,
la femme au ruban d’argent se tenant près de moi.
Elle était comme une Gerðr (Gerðr hafði sú gerðu) —
en pleurs, elle secoua ses bras mouillés.
La Njörun du feu et des vagues (autre kenning pour femme)
me lia précipitamment,
que crois-tu, ô noble femme ?
mes blessures venaient-elles de cela ? »
Sjöfn apparait comme une « déité psychopompe du cœur », une tisseuse de rêves qui préserve l’intégrité psychique des héros en exil, comme Gísli. Cette fonction s’aligne avec Niflheim comme espace de mémoire figée. Sjöfn ne change pas le destin, mais maintient une flamme intérieure, symbolisée par le ruban d’argent. Ce ruban, associé à l’argent lunaire, évoque la « corde d’argent » des traditions mystiques, reliant le corps à l’âme dans les rêves ou la transe. Cette image fait écho à des concepts universels, comme le fil du destin (wyrd) nordique ou la notion kabbalistique d’un lien entre le moi conscient et l’inconscient.
Comparativement, Sjöfn partage des traits avec des figures comme la grecque Psyché (symbole de l’âme et de l’amour) ou l’égyptienne Hathor, déesse de l’amour et de la douceur. Sa présence dans Niflheim suggère une fonction de réconciliation intérieure, un rôle essentiel dans une cosmologie où l’a guerre l’opposition entre Niflheim (émotion gelée) et Muspelheim (feu rigoureux) domine.
Mais Sjöfn est beaucoup plus, elle est une Guide Initiatique. Elle joue un rôle crucial pour l’initié, celui qui traverse des épreuves physiques, psychiques ou spirituelles, comme Gísli dans son exil. En tant que « déité psychopompe du cœur », elle guide l’initié à travers les brumes de Niflheim en tissant ses songes, en maintenant la lumière intérieur, elle réconcilie les polarités et fait naître l’amour pour accomplir la quête et permet la discipline entre fêtes et batailles.
Conclusion
Sjöfn, la septième Ásynja, incarne une force subtile mais essentielle à la signature du Niflheim, le royaume de la brume et de la mémoire figée. Signée par la rune Ýr (« if », tension de l’arc), elle tisse des liens affectifs dans les songes, recousant la psyché des héros brisés. Son ruban d’argent symbolise un fil d’initiation, reliant le cœur à la mémoire affective. À travers les quatre plans – divin, créatif, formatif et matériel – Sjöfn apparaît comme une gardienne de la lumière intérieure, une déesse qui, dans le froid de l’exil, rappelle la possibilité de l’amour. Son rôle, bien que discret, est universel, résonnant avec les figures mythologiques de l’amour désintéressé et de la résilience psychique.
Et le poète Adam Oehlenschläger (1819) ajouta :
20. Ved Nannas anden Side sad blomstersmykket Lofn.
Naar unge Hierter glædes af dine Drømme, Siofn!
Da, naar hun stærkt anraabes, da giør hun Siælen fro,
Uagtet hver en Hindring forbinder hun de To.
20. Aux côtés de Nanna siégeait Lofn, parée de fleurs.
Lorsque les jeunes cœurs se réjouissent de tes rêves, Sjöfn !
Alors, quand on l’implore ardemment, elle rend l’âme joyeuse,
Et malgré tout obstacle, elle unit les deux amants.
Sjöfn est capable (ou cherche) à tourner l’esprit des hommes vers l’amour, aussi bien chez les hommes que chez les femmes.
D’après son nom, l’amoureux est appelé Siofne.
Le nom Sjöfn, selon moi, vient de Sión (la Vue), qui dérive à son tour du verbe siá (voir).
C’est par la vision que les premières inclinations ou émotions amoureuses sont éveillées dans l’âme humaine, que ce soit chez l’homme ou chez la femme.
Sjöfn est donc capable, comme le dit l’Edda, de tourner l’esprit des hommes vers l’amour, et elle signifie ainsi l’amour dans sa première naissance, suscité par l’impression visuelle sur l’âme — ou par la perception extérieure sur le sens intérieur qui lui est apparenté.
L’amoureux est particulièrement appelé Siafne (le Voyant Amoureux), parce qu’il convient seulement à l’homme — et non à la femme — de courtiser afin de faire tomber la femme amoureuse de lui, et ainsi lui déclarer son amour.
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